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LE LUNDI AU SOLEIL !
Et si le lundi au soleil devenait quelque chose de parfaitement envisageable ? Semaine des 4 jeudis, temps partiel, commerces ouverts le dimanche... Si tout le monde "ne chausse pas du 35"(1), on assiste en tout cas à un bouleversement en règle de nos repères temporels !
Premier signe fort, en 1997 "plus de 2 millions de personnes, sur les 20 millions qui occupent un emploi, sont déjà passés sous la barre des 39 heures hebdomadaires" (2)...
Travailler c'est trop dur...
Il est des significations dont on se remet difficilement...
" Au XIIème siècle, le travail, voyez l’impertinence, c’était la "torture" - du latin tripalium, instrument de torture composé de trois pieux. De là le mot est passé à cette machine où l’on assujettit les boeufs pour les ferrer. Pendant tout le Moyen Age, "travailler" voulait dire "tourmenter, peiner, souffrir", notamment en parlant d’une femme qui va accoucher." (3)
En cette période où le temps imparti à cette noble activité est fortement remis en question, il est bon de se remémorer ce qu’un simple mot peut encore représenter dans la mémoire collective...
Le loisir : du "non-travail".
En tout cas, entre ceux qui ont trop de temps libre (les chômeurs)et les "workaholics" (les drogués du turbin), le temps de travail reste le temps pivot, celui autour duquel s’organisent les autres moments de "moindre importance" : loisirs, famille ou repos...
Dans ces conditions, parler de loisirs revient pratiquement à parler de "non-travail au nom du travail" à l’instar d’un Bob blake, fervent abolitionniste de cette "ignoble" activité (4).
Selon lui, les loisirs "sont composés du temps passé à se reposer des fatigues du boulot et à essayer frénétiquement, mais en vain, d’en oublier l’existence." Toujours selon Bob, la principale différence entre le travail et les loisirs serait la suivante : "au boulot au moins, l’avachissement et l’aliénation sont rémunérés." (4)
Alors, non-travail, loisirs, temps libre, vacuité... ? Au-delà des termes employés se pose une autre question : comment gérer ces nouveaux bouts de temps libre lorsqu’une semaine ne fait plus forcément 39 heures ?
Un temps qui s’éparpille et qui culpabilise...
Selon Guy Aznar (5) qui mène des études sociologique dans des entreprises ayant procédé à des réductions du temps de travail, nous assistons actuellement à un "éparpillement des temps sociaux" très difficile à gérer par ceux qui s’écartent - malgré eux - de la "norme" :
"Je suis frappé de voir que les gens se sentent obligés de trouver une justification à leur occupation pendant leur temps libre. Les femmes dans leur grande majorité me parlent de leurs activités domestiques, de leurs enfants. Elles sont dans l’utile. Quand aux hommes, ils disent : "J’en profite pour préparer des dossiers, pour participer à des activités associatives..." Personne ne me dit : "Je ne fais rien".
Tout se passe comme si le temps non occupé par le travail devait être du temps occupé par quelque chose. (...) dans un système où ils ne sont pas majoritaires, les gens éprouvent une certaine culpabilité à être en congé." (5)
Pas si étonnant que ça lorsque l’on observe le système éducatif français où pas une minute n’est prévue pour le vrai temps libre et où il est pratiquement interdit de ne RIEN faire (une sieste par exemple)...
30% des salariés de l’Union Européenne sont soumis à des horaires atypiques...
Dans "Travailler, moi ? Jamais !" (4), l’auteur fait référence à une tribu primitive ayant une conception de l’équilibre vital assez particulière :
"Les Kapanku de l’ouest de la nouvelle-Guinée ne travaillent qu’un jour sur deux. la journée de repos étant destinée à recouvrer la puissance et la santé perdue."
A méditer et peut-être à intégrer à une réflexion sur l’avenir du travail... et de la santé.
"Avec plus de 35 millions, soit plus de 30% des salariés de l’Union Européenne qui sont aujourd’hui soumis à des horaires atypiques (temps partiel, travail le week-end et les jours fériés, horaires variables, annualisés..." (6) il est en effet plus que temps de réagir et de proposer de nouvelles solutions. Les "bureaux du temps" (7), installés en Italie depuis le début des années 90 en sont un excellent exemple...
Ciel : un bout de temps !
D’après les spécialistes, les 35 heures ("pointure" moyenne du salarié de demain) laissent entrevoir une société où le travail aura une place moins prépondérante et où chacun pourra se réaliser. Mais avant d’en arriver là, avant que chacun ne s’approprie ce nouveau temps de vivre, une phase d’apprentissage est nécessaire.
Les "bureaux du temps" créés dans plusieurs villes d’Italie (Milan, Gènes, Catane, Rome) vont dans ce sens en permettant de comprendre le "mécanisme temporel" d’une ville et de l’adapter aux nécessités des habitants. "
Ainsi, il est désormais possible de faire ses courses le dimanche après-midi, d’aller au musée dans la soirée ou de régler ses problèmes administratifs à la mairie sans interruption du matin au soir. (...) Quoiqu’à un stade expérimental, la flexibilité des horaires est en train de révolutionner l’Italie." (7)
Et même la sacro-sainte administration qui joue le jeu ! On a du mal à y croire... Une façon en tout cas souple et intelligente de répondre aux évolutions du temps de travail et à l’apparition de nouveaux rythmes de vie. Des questionnaires sont même passés dans la presse locale pour recueillir les aspirations des citoyens : "A Bolzano, le premier projet a ainsi pris en compte le désir des employés de bureau de pouvoir se faire couper les cheveux à l’heure du déjeuner."
Et ceux sans boulot ?
Si pour ceux qui travaillent, même 10 ou 15 heures, le temps libre pose sérieusement problème, que dire alors de ceux qui se retrouvent avec des heures, des jours, des semaines et des mois à remplir... Parler de loisirs frôle alors l’obscénité... Et pourtant... Que faire, où aller, comment occuper ce gouffre sans travail ? Comment, pour un jeune, (re)trouver une identité quand on commence sa vie d’adulte en tant que chômeur... ?
Les institutions culturelles - type Beaubourg, La Villette et, d’une façon générale, les Médiathèques - voient ainsi débouler un public de crise à qui ils tentent de fournir une solution...
"Volatil, plutôt jeune et non actif, voyageant parmi toutes les possibilités du multimédia, le public de la médiathèque d’Orléans est ainsi de plus en plus constitué de chômeurs. L’entrée est libre. Chacun peut s’installer pour lire un livre, écouter un disque compact, consulter un CD-Rom, assister à une projection ou une conférence." (8)
Les médiathèques : pour qu’existe le loisir dans un monde sans travail...
La première année, la municipalité avait décidé la gratuité pour tous les chômeurs (255 francs aux Orléannais de plus de 26 ans pour avoir accès à tous les services de prêt). Devant la trop grande affluence, seuls les demandeurs d’emploi de la commune d’Orléans en profitent. "Dans la salle de presse, presque toujours comble, règne une sorte d’anonymat protecteur. Le chômeur ne se sent pas un exclu."
Ces institutions culturelles apportent ainsi leur remède à l’exclusion et permettent qu’existe le loisir dans un monde sans travail. Elles font même parfois mieux... Un récent colloque rassemblant seize institutions mondiales, (9) a ainsi montré que les responsables de ces structures cherchent des solutions pour créer de nouveaux emplois. "
Le point commun entre l’Exploratorium de San Francisco, le New York Hall of Science, le Biodôme de Montréal, le Porto Antico de Gènes, la Friche de la Belle de mai à Marseille et l’ensemble de ces établissements qui totalisent 26 millions de visiteurs par an, c’est le rejet des solutions sécuritaires et répressives." (8)
Ainsi, les jeunes des quartiers défavorisés - souvent proches de ces structures - sont considérés comme des "invités"et tout est fait pour éviter qu’ils ne perturbent les lieux. L’Association de Prévention du Site de La Villette (ASPV) a ainsi créé, avec ses éducateurs, deux entreprises : Villette Vestiaire Plus et l’Association Villette pour l’emploi des jeunes qui proposent quelques 26 000 heures de travail par an. Même chose à san Francisco où l’Exploratorium a inventé les "explainers" (ceux qui expliquent) pour lutter contre les vols, les graffitis et les bagarres.
"Les explainers montrent les phénomènes scientifiques, aident le public à entreprendre les manipulations proposées ou guident les groupes scolaires." (9)
Pas bête : il fallait (vouloir) y penser...
Cette merveilleuse "Société des loisirs" dans laquelle nous sommes censés nous épanouir sous peu, à finalement l’air d’oublier pas mal de monde sur son chatoyant passage...
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Marie-Hélène Branciard, Planète Spook N°10 - Janv. Fév. 98. Dossier "Le temps de vivre".

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