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L’âme des chiffres.
Si
vous me recevez 5 sur 5, dites 33 et ne sortez surtout pas un
vendredi 13, même si vous êtes tirés à
4 épingles.
Il y a, c'est certain, de bons et de mauvais chiffres. Ceux qui
inspirent et ceux qui font étrangement peur...
Prenons
le 5, à tout hasard. C’est avant tout celui de Coco
Chanel. Son célèbre N°5 a fait le tour du monde
et sa fortune en un clin de senteur. De là à dire
qu'il porte bonheur, il n'y a qu'un pas que certains n'hésitent
pas à franchir...
Et
mieulz doit-on aimer le six que l'as...
Tout
comme le trèfle à 4 feuilles ou l'as de cœur,
les signes ne manquent pas pour enjoliver le déroulement
souvent anodin de notre quotidien. Ils apparaissent, disparaissent,
changent ou s'inversent même parfois en changeant d'époque.
Prenons l'as par exemple. La carte la plus prestigieuse dans la
plupart des jeux de cartes n'a pas toujours été
si bien vue... Dans "La Puce à l'oreille", Claude
Duneton explique ainsi les revers de fortune du numéro
1 :
"Au
jeu de dés, par exemple, l'as ou un, du même mot
latin désignant une unité de monnaie ou de mesure,
n'a jamais été un signe de gain ou de chance dans
le maniement des petits cubes à 6 faces. Et mieulz doit-on
aimer le six que l'as dit avec bon sens un auteur du XVIIIème."
(1)
L'as
de pique n'est qu'un... trou du cul !
Ne
pas valoir un as, en vieux français, était donc
fort insultant. A cette époque, le pire est quand même
d'être "fichu comme un as de pique" :
"Celui-ci
doit sa fâcheuse réputation au fait qu'il ressemble
au croupion d'une volaille, que l'on appelle justement as de pique
à cause de sa forme. Cela équivaut donc à
être traité de croupion, peut-être même
de trou du cul !... L'as de trèfle n'avait guère
meilleure presse, et l'on disait d'un nez gros et plat que c'était
un nez d'as de trèfle." (1)
C'est
seulement avec la guerre de 14 que l'as trouva enfin ses lettres
de noblesse :
"Entre
deux missions aériennes, les aviateurs avaient du temps
libre. A force de jouer à la manille où le 10 vient
juste avant l'as, ils voyaient des cartes partout. Ainsi, il paraît
qu'un pilote qui avait mis dix avions ennemis à son tableau
de chasse devenait un as par assimilation." (1)
Se
mettre sur son 31
Les
cartes, là encore, fondent les expressions et les numéros
de la chance... De la même façon, l'expression se
mettre sur son 31, tirerait son origine, toujours selon Claude
Duneton, du nombre de points gagnants dans certains jeux de cartes
en vogue au XIXème (La Belle, Le Flux, Le Trente et quarante...)
:
"31
représentait le nombre de points gagnants. Atteindre ce
chiffre enviable - dans une société où on
joue pour de l'argent, surtout si l'on est soldats en caserne
- représentait ce qu'il y avait de plus beau..." (1)
Bref,
la chance et ses symboles tournent bel et bien au rythme des croyances,
des modes mais aussi de l'idée que l'on peut se faire des
chiffres... L'air de rien, avec leurs petites barres, leurs angles
et leurs rondeurs, ils ont pour certains un pouvoir qu'on n’imagine
pas toujours. Qui n'a jamais joué au loto ne peut se rendre
compte de l’embarras que peut causer le choix d'une combinaison
de chiffres.
Le
13 est un solitaire, un type ombrageux...
Dans
La Musique du hasard (2), Paul Auster raconte ainsi l'histoire
de deux vieux comptables qui ont fait fortune en jouant au loto...
"J'ai
eu affaire aux chiffres toute ma vie, bien entendu, et après
un certain temps, on se rend compte qu'ils ont tous leur personnalité
particulière. Un 12 est très différent d'un
13 par exemple. Le 12 est droit, consciencieux intelligent, tandis
que le 13 est un solitaire, un type ombrageux qui n'hésiterait
pas une seconde à enfreindre la loi pour obtenir ce qu'il
veut. Le 11 est rude, homme d'extérieur, amateur de randonnées
en forêt et d'escalade ; le 10 est un esprit simple, sans
caractère, qui obéit aux ordres ; le 9 est profond
et mystique, un bouddha contemplatif. (...) C'est très
personnel mais tous les comptables avec qui j'en ai parlé
étaient du même avis. Les chiffres ont une âme,
et on ne peut pas y rester tout à fait indifférent."
Des
nombres qui refusent de coopérer...
Prenez
les nombres premiers par exemple... Qui pourrait croire qu’ils
contiennent en eux le moindre potentiel de chance ? Et pourtant,
c’est en les choisissant parmi une combinaison infinie de
possibilités que nos deux comptables ont un beau jour décroché
le "Jack-Pot"...
"Des
nombres premiers, ça paraissait si net, si élégant.
Des nombres qui refusent de coopérer, qui ne se modifient
ni ne se divisent, qui restent eux-mêmes de toute éternité.
Trois, sept, treize, dix-neuf, vingt-trois, trente et un, je ne
l’oublierai jamais. La combinaison magique, la clef des
portes du ciel."
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(1)
Claude Duneton, La puce à l'oreille, Anthologie des expressions
populaires avec leur origine. Le livre de poche, 1990.
(2) P. Auster, La musique du hasard, Editions Actes Sud, 1990.
Marie-Hélène
Branciard - Planète Spook N°4 - Février 1997.
Rubrique "Les Mots".

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