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Drôles d'envois pour une rencontre

 

ILS NE PENSENT QU'A ÇA...


... la voiture ! Qu’ils aient 17, 20 ou 25 ans, qu’ils soient travailleurs, étudiants ou à la recherche d’un emploi... ils ne pensent tous qu’à ça...

Elle a tout d’une grande !

La pollution, les accidents de la route, le stress dû aux embouteillages, les difficultés pour se garer ne pèsent pas lourd dans la balance... A défaut d’un moyen de transport aussi pratique et valorisant (style Concorde), les éventuels remplaçants ne courrent pas l’asphalte.

Pour 65% des jeunes que nous avons interviewés (1) la voiture représente en effet LE moyen de transport par excellence. C’est d’ailleurs leur moyen de transport favori assez loin devant la marche à pied (32,5%), le vélo (15%), la moto et la mobylette (15%) et, à la dernière place et à égalité, le train et le bus (7,5%)...

L’aspect pratique et la liberté arrivent en tête...

L’aspect pratique, le sentiment d’indépendance ou d’évasion, le plaisir de conduire et d’être maître de son temps sont tour à tour évoqués pour expliquer ce choix.

D’ailleurs, lorsqu’on demande aux interviewés de classer par ordre d’importance les aspects qu’ils recherchent le plus dans les moyens de transport utilisés (aspect pratique, sportif, liberté, rencontres possibles, tranquillité, rapidité), l’aspect pratique et la liberté arrivent en tête : 75% des interviewés placent le côté pratique en première ou deuxième position et 35% la liberté.

L’aspect sportif et les rencontres possibles arrivent quant à eux bon derniers : 70% des interviewés place le "sport-déplacement" en 6 ou 7ème position et 57,5% font le même choix avec les "rencontres possibles". Chaque chose en son temps...

Les accrocs de la bagnole

Si on rêve beaucoup à la voiture, c’est également le moyen de transport le plus utilisé par ces jeunes : 47,5% d’entre eux l’utilisent pour se rendre sur leur lieu de travail ou d’études...

Là encore, elle arrive en tête devant la marche à pied (35%), le vélo (27,5%), le bus (17,5%) et le train (10%) (2). Une enquête de l’Insee (3) tend d’ailleurs à prouver que ces jeunes ne diffèrent pas tellement de leurs aînés : les Français seraient en effet de plus en plus "bagnolo- dépendants" (4) :

"La voiture assure, à l’heure actuelle, 82% des déplacements quotidiens contre 74% en 1982."

Selon cette enquête, la part des transports collectifs est quant à elle restée stable (12%) contrairement à la marche à pied et au vélo qui battent sérieusement de la pédale et de l’aile... " Tandis que le nombre de déplacements quotidiens effectués en voiture à proximité du domicile, c’est à dire à moins de 80 km à vol d’oiseau, a progressé de plus de 30% entre 1982 et 1994, les déplacements à pied diminuaient dans la même proportion et ceux des deux roues de près de 50%. "

Un train de retard...

On pourrait presque dire (si on était méchant) : "A eux de leur faire préférer la voiture !".

Les transports en commun semblent en effet être pour beaucoup dans cette bagnolophilie galopante. Lorsqu’on demande à ces jeunes s’ils rencontrent des difficultés particulières dans leurs déplacements, 42% des sondés répondent par l’affirmative et signalent presque tous l’absence d’un moyen de transport individuel comme handicap majeur :

"Je n’ai pas de permis donc je suis obligé de me faire emmener en voiture tous les jours" (Maria, 25 ans) ; "Je n’ai pas de véhicule donc mes horaires ne sont pas les miens, de plus, je cherche du travail et il n’y a pas de transports en commun près de chez moi..." (Kamel, 21 ans).

Le train et le bus en queue de peloton !

Les défauts des moyens de transport collectifs sont régulièrement évoqués : horaires peu pratiques, gares inexistantes dans certains coins de Bourgogne, etc. Bref, lorsqu’on leur demande quel est leur moyen de transport favori, seulement 7,5% citent le bus ou le train. Par contre, le bus arrive en tête parmi les moyens de transport les moins appréciés (32,5%), juste devant le train que 27,5% des sondés n’apprécient pas. L’attente désagréable, le temps perdu (qui, comme chacun sait "ne se rattrape plus"), la longueur des trajets, la promiscuité et l’ambiance, les changements trop fréquents, les grèves ou encore le prix trop élevé par rapport aux inconvénients sont alors évoqués.

Ça pue, ça pollue... mais c’est bien pratique !

D’ailleurs, lorsqu’on leur demande s’ils seraient prêts à échanger un baril d’auto contre 2 barils de bus ou de train non polluant, les interviewés répondent presque tous négativement.

Pour 62,5% d’entre eux les contraintes actuelles sont trop lourdes pour qu’ils renoncent à leur seul espace de liberté. "Il n’y a pas de transports en commun dans ma région", "Avec ma voiture, il n’y a jamais de retard", "Il y a trop peu de train par chez nous pour que je renonce à la voiture", "La voiture est souvent plus pratique et moins chère"...

Bref, les 37,5% restant qui seraient pour les transports en commun (dans l’absolu) et qui accepteraient de lutter contre la pollution restent minoritaires. Si "la voiture, ça pue, ça pollue et ça rend con" comme l’affirme Ludovic, les inconvénients des transports collectifs valent aussi le déplacement...

Avec ma pince à vélo...

Même si 60% des interviewés disposent d’un vélo, cela ne veut pas pour autant dire qu’ils l’apprécient plus que ça. En effet, parmi les moyens de transport favoris de ces jeunes, le vélo n’arrive qu’en troisième position avec 15% seulement des suffrages...

Peu onéreux, facile à se procurer, ne consommant que du muscle, le vélo semble ne représenter qu’un pis-aller. Même s’il en séduit quelques uns pour sa dimension sportive, il reste trop lié à une enfance encore proche pour être aussi valorisant qu’une voiture. "Le vélo, c’est bien mais c’est fatiguant et puis pour la frime, c’est pas vraiment ça."(Eric, 17 ans)

Même si les constructeurs font actuellement des merveilles technologiques avec, entre autres, le pédalage assisté, la bicyclette ne déchaîne pas les passions... A l’instar d’un Souchon désabusé, il semblerait qu’on ait toujours l’air aussi "bidon" avec sa pince à vélo...

Une turvoi ça com !

Dans "Panique ta langue" (5), un livre sur le verlan des cités, Florence Hernandez consacre un chapitre à la "turvoi" (voiture).
Ecoutons, juste pour rigoler, l’avis d’un "keum" sur une malheureuse Twingo verte qui passait par là...

"Cé pas une turvoi ça, cé une grenouille ! Une turvoi cé une BMW cab ou une Golf cab. Une twingo ? La teon ! Cé un jouet d’memo, un keutru pour les schtroumpfs. Ouam je kiffe sur la Porsche bi-turbo 944 là, cé d’la turvoi ki cetra, tu veux k’j’te nedo le prix ?"

Champion du monde avec le tuning !

Eh oui, en dehors de son aspect pratique, la voiture véhicule encore trop de préjugés, d’envies et de rêve pour qu’elle disparaisse. Rien de nouveau sous le soleil...

Comme le disait si bien Eric, "le vélo, pour la frime, c’est pas vraiment ça". Même son de cloche chez Yves, un mec qui adore les voitures : "J’y passe tout mon fric et la plupart de mon temps. Je la bichonne...". Une certaine idée du bonheur donc, liée aux choses et particulièrement à cet accessoire (souvent) rouge et bruyant nommé voiture.

Le phénomène "tuning", une mode en pleine ascension, va également dans le sens de cette bagnolophilie... "Baquets Sparco, extension d’ailes, volant de compétition... le tuning, kiting, accessoiring ou GTing est revenu. (...) le bimestriel GTI Magazine enregistre en 1996 la plus forte augmentation de ventes de la presse périodique, tous secteurs confondus. Sur 50 pages s’étalent des voitures d’occasions : 205 GTI, Renaut 5 GT Turbo et Wolkswagen Golf deuxième génération achetées par les adeptes pour les transformer."(6)

Ambiance "La vérité si je mens !"garantie : avec les fonds de compteurs blancs, la planche de bord en ronce de noyer et, top du top, le néon collé sous le bas de caisse qui éclaire le sol de jolies lueurs multicolores... les "tuners" cartonnent à mort ! La voiture fait alors l’homme...

Y a du boulot !

Ecologistes, sportifs, amoureux du silence, busophiles, urbanistes et autres désespérés... accrochez-vous, y a du boulot ! Le XXIème siècle sans voiture et sans pollution n’est pas vraiment là...

Un espoir tout de même, la "bagnolodépendance" semble davantage liée à l’absence d’autres solutions aussi pratiques que la voiture (surtout dans les petites villes). Aux politiques donc de leur faire préférer le train ou le vélo : pistes cyclables, gratuité des transports, centre-villes piétonniers... les solutions existent, reste à les appliquer.

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Marie-Hélène Branciard - Planète Spook N°7 - Juin 97

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(1) Questionnaire passés auprès de 40 jeunes : 17 étudiants, 16 travailleurs et 7 chômeurs (16 à 27 ans).

(2) Plusieurs réponses possibles.

(3) "Toujours plus loin... mais en voiture" - Insee Première - N°417 - Décembre 1995.

(4) "Les trajets en voiture prennent le large" - Catherine Coroller - Libération du 5 janvier 1996

(5) Panique ta langue - Editions du Rocher - 1996

(6) "T’as de belles jantes tu sais" - Michel holtz - Libération du 12 mai 97



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