Un marginal au pays du langage

Plus connu au XVIème siècle sous le nom de "grosses paroles", les gros mots étaient alors purement et simplement retranchés des dictionnaires par le conseil de Saint Paul qui "ne voulait point qu’on nomme seulement la fornication." (1)

Aux gros mots les gros remèdes

Aux gros mots les gros remèdes donc et le bon peuple n’avait d’autre alternative que d’inventer à toute allure les euphémismes et autres détournements d’injures qui ont (entre autres) inspiré à Catherine Rouayrenc cet ouvrage consacré aux gros mots...

"Dans la mesure où la religion interdit d’invoquer le nom de Dieu, qui ne saurait être nommé, il est évident que tout jurement, de ce fait condamnable et condamné, devient gros mot."

Que faire alors quand on n’ose prononcer l’insulte suprême sous peine de griller éternellement dans les flammes de l’enfer ?

Nom de... pas Dieu !

Plusieurs solutions se présentent... La plus simple, remplacer le nom de Dieu par autre chose : nom d’une pipe, d’un petit bonhomme, d’un fer à friser, d’une vieille chaussette ou de ce qu’on veut : à chacun de se débrouiller pour trouver le gros mot qui collera le plus à sa personnalité.

Autre astuce, la déformation ou "altération euphémique" (1). Celle-ci consiste tout bêtement à déguiser le gros mot. Par le sang de Dieu, le top du top en matière de blasphème, devient ainsi Palsembleu. Ventre bleu, autre juron très utilisé sous Henri IV, pourra remplacer très avantageusement ventre de Dieu et se déclinera aisément en ventre saint gris, vertubleu et autres vertuchoux du plus bel effet...

Dernier truc : la négation... Une astuce provençale qui consiste à nier Dieu à l’aide de l’adverbe de négation pas. Ce qui donne l’élégant et toujours facile à placer : nom de pas Dieu !

Eh ! Grand couillon, tu fais pleurer ta mère !

Difficile d’imaginer aujourd’hui la charge subversive de jurons aussi rebattus que nom de Dieu !
De la même façon, certaines injures se sont chargées avec le temps d’une valeur affectueuse qui annule toute agressivité ; c’est le cas du grand couillon qui fait pleurer sa mère gentiment réprimandé par le père "Ducros" dans une célèbre publicité.

L’auteur des "Gros mots" en répertorie d’autres et explique le rôle fondamental de l’intonation pour désamorcer les grosses paroles en question. Traiter un occitan de couillette ou de couillounette reviendrait, toujours selon l’auteur, à "utiliser un diminutif de valeur affectueuse et serait donc absolument sans risque (ça reste à prouver...).

Les feuilles con !

Autre phénomène : le gros mot qui se banalise tellement qu’il en perd son sens premier. Merde, putain et con forment ainsi le tiercé gagnant du gros mot d’autrefois qui se transforme en "banale interjection devant toute phrase exprimant un désagrément." (1)

Certains de ces mots peuvent même se vider presque totalement de leur "signifié précis" :

"Mon cul", par exemple, ne fait ainsi que souligner la reprise par Zazie (2) du terme que vient d’employer son interlocuteur." Ce qui nous donne :

"Tu es bien gentille de t’occuper de mes affaires...
- Gentille mon cul, rétorqua Zazie."

Employé de façon aussi systématique, le "mon cul" en question en perd évidemment toute valeur provocatrice...

Même chose avec l’emploi qui est fait du mot "con" en pays toulousain où personne ne semble s’offusquer d’échanges tels que "Putaing con, qu’il est con ce gonze con !"...
L’auteur rapporte même la célèbre blague-devinette que ce tic de langage à provoqué : Qu’est-ce qui tombe en automne, qui commence par f et se termine par n ?... Réponse : les feuillescon !

Ta mère en string sur la lune avec l'argent des courses...

Témoins de l’extrême richesse du langage, mots sales et interdits à travers l’usage desquels se manifestent les tabous et les préoccupations d’une société, les gros mots font partie de notre patrimoine au même titre que les petits.

Cette passionnante étude le prouve et démontre également leur résistance et leur vitalité. Les dernières injures à la mode en sont une bonne démonstration : mélange surréaliste de situations incongrues et d’actrices à priori respectables (les mères), ils nous baladent dans une dimension qu’il serait peut-être dommage d’ignorer.

Ainsi les fameux "Ta mère" que l’auteur cite avec bonheur : "Ta mère quand elle fait de l’ombre on dirait une marée noire". Ou encore, "Ta mère en string sur la lune avec l’argent des courses"...

Le marginal

Ils énervent ou font rire... une chose est sûre, ils ne risquent pas de disparaître de sitôt...

"Et il faut s’en féliciter - car le pouvoir du gros mot est lié à la force des interdits. Que les interdits s’estompent et le gros mot, juron ou injure est vidé de tout pouvoir : pouvoir de libérer les tensions, de l’agressivité, pouvoir de permettre l’affirmation de soi face à autrui. Les gros mots sont assurément les marginaux de la langue, mais ne courent pas le risque d’exclusion." (1)

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(1) Les grots mots - Catherine Rouayrenc, PUF - Que sais-je ? 1996
(2) "Zazie dans le métro" - R. Queneau Gallimard - Folio.
Marie-Hélène Branciard - Planète Spook N°11 - Mars - Avril 98. Rubrique "Les Mots".

 













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