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Citations littéraires.

Commencée dans le magazine Planète Spook, cette collection d'extraits littéraires ayant trait au LANGAGE, aux NOMS propres et impropres, continue de s'enrichir...

- La 7ème avenue... Hal Bennet.
- J'ignorais que les mots pouvaient dire le réel - Philippe Besson.
- Je ne suis pas un numéro ! William Boyd.
- Vous parlez d'un nom... William Boyd.
- Paris va bien... Howard Buten.
- Nos voisins les Orkney... Douglas Coupland.
- Un nom plus frais pour la Corée du Nord - Douglas Coupland
- Via XX settembre... Douglas Coupland.
- Ci-fran le Çais-franc. Didier Daeninckx.
- Des réserves de mots... Roddy Doyle.
- La tête pleine de mots morts vivants... Audrey Dupont
- Les mot exprès pour dire les choses qu'on ne voit pas. Duras.
- Une langue incroyablement étrangère... Duras.
- Ce sera le silence et aucun mot pour le dire... Annie Ernaux.
- La fée du fait... Claire Frédric.
- Le Grec est une langue insaisissable... Julia Glass.
- Tout est Nada... Nancy Huston.
- Voici un corbeau mort... Nancy Huston.
- Bienvenue à Suspicious river... Laura Kasischke
- Tom, Thomas, Tommy-Baby... Douglas Kennedy.
- Woof, ouah, wau, baau... David Lodge.
- Olena ! Quel joli nom ! Lorrie Moore.
- L'odeur du bouleau sous la pluie en un mot - A. A. Ólafsdóttir
- Ces mots qui vivent ailleurs... Nathalie Sarraute.
- Les Brad étaient les Maria de l’industrie du cinéma - Steve Tesich
- Une Ami 6 de race Citroën... Didier Van Cauwelaert.
- Rien ne devrait recevoir un nom... Virginia Woolf.

Un nom plus frais pour la Corée du Nord

"Pour ceux d'entre nous qui sont trop jeunes pour avoir visité l'Allemagne de l'Est ou l'URSS pendant la guerre froide, la Corée du Nord demeure l'unique Nation folklorique dotée d'une dictature basse technologie de charlatan. "Le fait de posséder une disquette de 56 Ko peut te valoir vingt ans de travaux forcés."

J'ai suggéré que la Corée du Nord devrait changer de nom et opter pour quelque chose de plus sympathique, de plus accessible.

- Comme quoi Ethan ?
- Pourquoi pas Trish ?
- Comme le diminutif de Patricia ?
- Ouais.
- Ça me plaît. c'est frais.
- Merci."

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Extrait de "jPod" de Douglas Coupland.

Je ne suis pas un numéro !

"Je travaille pour AA1 Piscines (Entretien) SA. Nous avons été aussi ABC Piscines et Aardvark Piscines. Je dis à mon patron, Sol Yorti, qu’on devrait s’appeler quelque chose comme Rêves d’azur, Piscines Paradis, Eaux tranquilles, ce genre de nom. Yorti se marre et répond qu’il vaut mieux figurer en tête de rubrique dans les "pages jaunes" plutôt que de rester assis sur nos fesses, sans le rond, avec une marque à la con et pas de clients. Ce type n’a aucune fierté de son métier. Si j’étais pas dans les dettes jusqu’au cou avec lui, je me tirerais pour monter ma propre affaire. Lagons des tropiques, Piscines du Diamant bleu... Je ne suis pas encore fixé pour un nom. Le nom, ça compte."

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Extrait de "La Chasse au lézard" (nouvelles) de William BOYD, Editions du Seuil, 1990.

La 7ème avenue...

"La cité est bordée par un embranchement de la route 280 et par une vulgaire rue qu'on appelle la Septième Avenue, bien qu'on chercherait vainement la précédente ou les suivantes. (1) Le directeur du service des logements de Cousinville, y ayant longuement réfléchi, s'était dit, en effet, que le chiffre 7 était en lui-même suffisamment neutre et discret, tout en ayant une certaine importance, sur le plan mystique, aux yeux de chacun des trois groupes ethniques. D'où cette septième avenue.

L'appellation de "Maisons Anthony" procède de mêmes scrupules diplomatiques - le prénom étant d'autant plus merveilleusement inoffensif qu'il peut être noir, café-au-lait ou italien. Et c'est, de plus, celui du directeur des services du logement lui-même, Anthony Beñes, un Tchécoslovaque ayant émigré aux Etats-Unis quand ça en valait encore la peine, qui s'était fait nommer directeur du logement et de l'urbanisme quand on n'avait pu trouver personne d'assez fou pour accepter le poste."

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(1) Les avenues, aux Etats-Unis, sont parallèles et numérotées d'est en ouest, les rues, qui leur sont perpendiculaires, étant numérotées du sud au nord.

Hal Bennett, "Le septième ciel de Bill Kelsey", Seventh Heaven - Stock 1978

La fée du fait...

"C’est au langage qu’on se faisait repérer. Tout de suite. Plus que les fringues, plus que la tronche, les phrases : les mots. (...)

D’abord il y avait le débit. On parlait pour dire quelque chose, une nécessité, un besoin, sans rapport avec l’éloquence fluide, longue, replète comme une houle laiteuse. Non. Les mâchoires serrées, on parlait pour dire, pas pour s’entendre ronronner des mots gouleyants qui s’enchaîneraient en flocons immaculés. Des phrases courtes. Règle d’or. Lâchées bien fortes. (...)

On affectionnait les tournures bizarres, nées de l’usage que l’on n’apprend pas à l’école, celles qui sortent toutes seules, libres, sans complexes, quoi ! Le verbe "faire" est épatant. Il s’envole par-dessus les histoires compliquées à raconter, il aide à passer le récif des explications touffues, un vrai tremplin : "Alors, il m’a fait... et moi, illico, tu me connais, je lui fais... Du coup il me fait." Partout, à toutes les sauces, la fée du fait, plus douce que "il me dit" utilisé surtout comme ponctuation aigüe, motif pointu. Mais attention, des règles sévères sous-tendaient tout cela (...). Nos phrases s’empirouettaient finement dans une proposition rejetée en final, élégante, racée, un "avec", un "dessus" qui clouait le bec.

- Alors, ime fait : okupe-toi de ce ki te regarde. Et puis, le voilà ki se met à me gueuler dessus !

- Ki c’est ki t’a gueulé dessus ?

- La personne ke je te parle !

- KungFu ?

- Oui.

- K’est-ce ke tu y avais demandé ?

- J’y avais demandé si il kouchait avek.

- Bien sûr k’il kouche avek !

- N’empêche, ça y a pas plu..."

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Extrait de "Kerosene" - Claire Frédric, Editions j’ai lu (poche) - 1996

Des réserves de mots...

"On s'était mis en cercle, tous sauf Kevin, autour d'un feu. Il fallait regarder dedans. La nuit tombait. Il fallait se tenir par la main. Et donc se pencher vers l'avant, presque dans le feu. Les yeux nous brûlaient, mais on avait pas le droit de les frotter. C'était la troisième fois qu'on jouait à ce jeu.
C'était mon tour.

- Déglingué.
- Déglingué ! ont répété les autres sans rire.
- Déglingué déglingué déglingué !
Chanter les mots, on avait inventé ça la deuxième fois. C'était beaucoup mieux, plus organisé qu'au début, quand on ne faisait que les cris d'Indiens. Surtout à la tombée de la nuit.
Liam était à côté de moi, sur ma gauche. La terre était trempée. Kevin a tapé sur l'épaule de Liam avec sa baguette. A son tour.
- Treillis.
- Treillis !
- Treillis treillis treillis !
Ça se passait dans le champs derrière les boutiques, à l'écart de la route. On n'avait plus autant d'endroits qu'avant. Notre territoire rapetissait. Dans l'histoire que Henno nous avait lu l'après midi, un polar idiot, il était question d'une femme qui taillait des rosiers sur un treillis. Puis elle mourait, et l'histoire racontait l'enquête pour trouver l'assassin. On s'en fichait pas mal. On attendait juste que Henno redise tailler. Il ne l'a pas fait, mais il y avait treillis dans une phrase sur deux, et personne ne savait ce qu'était un treillis.
- Mecton.
- Mecton !
- Mecton mecton mecton !
- Ignoramus.
- Ignoramus !
- Ignoramus ignoramus ignoramus !
Je n'arrivais pas à deviner le mot suivant. Et pourtant j'essayais : en classe à chaque mot nouveau ou intéressant, je regardais les autres - Liam, Kevin et Ian Mac Evoy, ils faisaient tous pareil, exactement comme moi : des réserves de mots.
C'était encore à moi.
- Sous-Système."

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Extrait de "Paddy Clarke Ha Ha Ha" Roddy doyle, 10/18 - 1993.

Ces mots qui vivent ailleurs...

"Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l'encre rouge... Je vois bien qu'ils ne sont pas pareil aux vrais mots des livres... ils sont comme déformés, comme un peu infirmes... En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer... ici peut-être... non, là... mais je me demande... j'ai dû me tromper... il n'a pas l'air de bien s'accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs... j'ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes...
Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j'ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule... on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n'ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont... Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j'erre dans des lieux que je n'ai jamais habités..."

"Enfance", de Nathalie Sarraute. Gallimard 1983 (existe en Folio).

Paris va bien...

"Et alors, Paris ? Elle dit.

Elle parle sérieusement. Elle disait que l'art de faire la conversation, les petits échanges sans conséquence, les banalités qui n'engagent à rien sont le dernier recours de l'humanité en déroute - que par le jour le plus noir de l'apocalypse, quand tout barre en couille, on peut toujours dire : " Bonjour, comment allez-vous ? " Ou : " Quel froid, aujourd'hui ! ", pour se rappeler à soi-même l'espèce à laquelle on appartient et, à partir de là, recoller les morceaux. Sans compter, disait-elle encore, que de temps en temps on rencontre quelqu'un et qu'on aimerait bien savoir dans quel état il ou elle se trouve et que la façon la plus efficace d'en extraire ledit renseignement reste, même pour des gens incroyablement intelligents comme nous, de dire : "Bonjour, comment allez-vous ?"

- Paris va bien, je dis. Tu sais, c'est plein de Français. "

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C'était mieux avant, Howard Buten, Editions de l'Olivier - 1994.

Woof, ouah, wau, baau...

Illustration : Marie-Hélène Branciard- Prenez les mots dog et cat. Il n'y a aucune raison objective pour que les phonèmes d-o-g signifient un quadrupède qui fait woof woof plutôt qu'un autre qui fait miaou. C'est une relation plutôt arbitraire, et on pourrait très bien décider demain que d-o-g signifie cat et c.a.t, dog.

- Peut-être que ça sèmerait la confusion chez les animaux ? dit Perse.

- Les animaux s'y feraient avec le temps, comme tout le monde, dit Dempsey. On sait cela parce que le même animal est représenté par des images acoustiques différentes dans les différentes langues naturelles. Par exemple dog se dit chien en français, hund en allemand, cane en italien, et ainsi de suite. Cat se dit chat, katze, gatto, selon la partie du marché commun où l'on se trouve. Et s'il faut en croire la langue plutôt que nos oreilles, les chien anglais disent woof woof, les chiens français ouah ouah, les chien allemands wau wau et les chien italiens baau baau. "

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"Un tout petit monde" - David lodge, Rivages poche - 1992

Vous parlez d'un nom...

"C’était le nom, le problème, il le voyait bien. Le problème gisait là, sans conteste. Parce que... parce que si vous n’étiez pas content de votre nom, il s’en rendait compte, alors un certain stress, pas énorme mais continu, pesait sur votre psyché, la perception de votre moi intime. C’était comme être condamné à porter en permanence des chaussures trop petites : on pouvait continuer à marcher mais on souffrait toujours d’une certaine étroitesse, d’un ou deux cors aux pieds, d’un manque de naturel dans la démarche.

Wesley Brillant. Wesley. Brillant.

L’ennui avec son nom, c’était qu’il n’était pas vraiment suffisamment idiot - il ne s’appelait pas Wesley Dumollard ou Wesley Duconnaud ; en fait, c’était presque un nom bien. S’il s’était appelé Wesley Tranchant, disons, ou Wesley Beauregard, il ne se serait pas plaint. (...) Il pouvait toujours changer son nom, supposait-il. Roger peut-être, Roger Brillant. Wesley Roger... non. Mais cette option existait : choisir un nouveau blaze, une nouvelle anse. Pourtant il se posait la question là aussi : difficile de se débarasser d’un vieux nom, à son sens. (...) Dans son cas, ça avait commencé au collège, cette gêne, cet inconfort. Il s’interrogeait sur ces types, ces acteurs qui se baptisaient Tsar ou Zane Zorro ou D.J. Sofaman... Il était sûr qu’à leurs propres yeux et dans l’intimité ils demeuraient Norman Dégueulis ou Wilbur Labranlette."

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William Boyd - Le destin de Nathalie X, Editions du Seuil - Mai 96

Tout est Nada...

"Je n'ai jamais voulu connaître les noms des plantes, des fleurs, des arbres : c'est dérisoire, un jeu. D'abord on leur invente des noms et ensuite on met à l'épreuve notre connaissance de ces noms, ils n'ont pas de noms, alors pourquoi faire semblant ?

La nature est muette.

C'est moi qui nomme.

Je me suis moi-même nommée, ou plutôt renommée. Mes parents m'avaient appelée Nadia et quand il m'est devenu clair que I, le je, n'existait pas, je l'ai éliminé. Dorénavant mon nom, mon petit nom, mon nom de plume, mon seul nom restant, c'est : Nada. Le néant. L'initiale N m'enchante au plus haut point. Selon certain auteur français du siècle dernier, ce phonème est singulièrement apte à exprimer des idées de négation, d'anéantissement et de nihilisme, et j'ai tendance - Nil Nul Nix Niet - à lui donner raison. L'auteur en question s'appelait Nodier."

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Nancy Huston - Instruments des ténèbres - Actes Sud - 1996

Ci-fran le Çais-franc

"Vingt ans ! Dans un mois j’aurai le plus bel âge de la vie. Vingt ans... Mon nom, c’est Francis, mais dans la tour on ne m’appelle que "Ci-fran le Çais-fran"... la vie est à l’envers alors, forcément, les mots ça suit. Au début j’avais besoin de traduire dans ma tête, pour comprendre. Maintenant c’est quand on me parle normalement que ça me pose problème."

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Didier Daeninckx, Autres lieux et autres nouvelles - Editions Verdier, Lagrasse, 1993.

Nos voisins les Orkney...

"Le commandant de bord nous annonce que nous sommes actuellement au-dessus des îles Orkney - quel drôle de nom, les Orkney - on dirait le nom de voisins à problèmes qui ont trop de Rottweilers."

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Douglas Coupland - Eleanor Rigby, 10/18, 2007.

Via XX settembre...

"Quoi d'autre à propos de Rome ? Le travertin craquelé du sol des musées, les enseignes publicitaires au néon pour des appareils ménagers Candy, et les statues à la nudité sophistiquée à chaque intersection. Oh : et aussi les rues baptisées en hommage à des dates célèbres, comme Via XX settembre. Je me suis mise à réfléchir à la cvilisation humaine - pas de meilleur endroit pour cela que Rome - et je me suis imaginé ce qui arriverait si la vie continuait encore et encore, et comment alors, dans un millier d'années, chaque jour de l'année aurait une rue à son nom et même plusieurs. Pourquoi me demandais-je, les rues en Amérique du Nord ne portaient pas de nom de dates ?
En 2004, je ne me pose plus la question."

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Douglas Coupland - Eleanor Rigby, 10/18, 2007.

Une Ami 6 de race Citroën...

"J'ai commencé dans la vie comme enfant trouvé par erreur. Volé avec la voiture, en fait. (...) La voiture était une Ami 6 de race Citroën, alors on m'a appelé Ami 6, en souvenir. Ce sont mes origines quoi. Avec le temps, pour aller plus vite, c'est devenu Aziz. Mamita, qui est née rom en Roumanie où elle a été stérilisée par les nazis, dit toujours que c'était une mauvaise idée de m'abrèger comme ça, parce que petit j'avais le type français - d'après elle, les noms qu'on donne, ça déteint. Ça m'est égal. J'aime bien être un arabe parce qu'on est nombreux et on me fout la paix. Depuis que je me débrouille avec les autoradios, et qu'il m'a fallut des faux papiers en cas d'arrestation, j'ai aussi un nom de famille : Kemal. Je ne sais pas d'où ça vient. C'était peut-ête l'année des K."

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Didier Van Cauwelaert - Un aller simple, Albin Michel, 1994.

Olena ! Quel joli nom !

"Les parents d'Olena avaient émigré de Tirgu Mures en Transylvanie pour venir s'installer dans le Vermont. (...) lorsque sa langue roumaine maternelle céda progressivement la place à une voix anglaise épanouie, lente et chaude (...) les autres enfants de la rue eurent encore plus peur d'elle : "Dracula!" criaient-ils. "Transylvanienne !" piaillaient-ils. Avant de fuir à toutes jambes.
"Tu porteras un autre prénom", lui annonca son père le jour de son entrée en onzième. Il avait déjà troqué leur patronyme de Todorescu contre Resnik. Son magasin s'appelait "Fourrures Resnik". Dorénavant, tu ne t'appelleras plus Olena. Tu auras un joli prénom américain : Nell.
- Tu dois obliger dire le nom, insista sa mère. Quand le professeur appelle Olena, toi dis : "Non, Nell". Dis Nell.
- Nell", répéta Olena.
Mais à l'école, observant sa nature rêveuse, exilée, l'institutrice lui prit les mains et s'exclama : "Olena ! Quel joli nom !" Le coeur d'Olena fut alors inondé de gratitude et de surprise, et elle s'assit tout près de l'institutrice, muette et pleine d'adoration.
Dès lors, seuls ses parents, dans leur guttural accent roumain, l'appelèrent Nell : sa secrète et pimpante identité américaine n'existait que pour eux.
(...)
Des années plus tard, lorsqu'ils se tuèrent dans un accident de voiture et que la Nell-qui-n'avait-jamais-existé mourut avec eux, Olena, hébétée, découvrit, en recomposant les lettres de son nom sur les cartes de condoléances qui lui parvenaient, qu'Olena formait Alone. Seule. C'était un corps emmuré dans sa propre cave, un présage funeste, comme un printemps précoce et pourri, et elle se mit à désirer ardemment le retour de la Nell-qui-n'avait-jamais-existé."

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Lorrie Moore - Déroutes (Birds of America)- Payot et Rivages, 2001.

Le Grec est une langue insaisissable...

"Le grec est une langue insaisissable, exaspérante. En 10 jours, Paul a appris trois mots. Il sait dire oui, le déconcertant neh. Il peut saluer les passants le soir comme tout un chacun - d'un kalissera. Et il est capablede bredouiller "s'il vous plait", quelque chose qui ressemble à paricolo (ça pourrait-être une notation musicale, pense-t-il, qui signifierait "avec entrain mais pas trop"). Plus encore que le français ou l'italien, le grec est pour Paul le langage de l'amour : fluide, profond, empreint de chuchotements tragiques. Une langue où les mots n'ont pas d'aspérité, pas d'angle vif."

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Julia Glass - Jours de juin (Three Junes)- Deux Terres - 2002.

Ce sera le silence et aucun mot pour le dire...

"S'annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le coeur et mouiller le sexe.

les slogans, les graffitis sur les murs des rues et des vécés, les poèmes et les histoires sales, les titres

anamnèse, épigone, noème, théorétique, les termes notés sur un carnet avec leur définition pour ne pas consulter à chaque fois le dictionnaire

les tournures que d'autres utilisaient avec naturel et dont on doutait d'en être capable aussi un jour, il est indéniable que, force est de constater

(...)

vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille ! tu es un petit ballot ! les expressions hors d'usage, réentendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées

(...)

Tout s'effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s'éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d'une table de fête on ne sera qu'un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu'à disparaître dans la masse anonyme d'une lointaine génération."

Annie Ernaux - Les Années - Gallimard - 2008.


Tom, Thomas, Tommy-Baby...

"Au travail, Tomas s'appelait Thomas. Pour sa femme américaine, il était Tom. Et le "gars du marketing" avec lequel il jouait au tennis deux fois par semaine lui donnait du Tommy-Baby. "C'est ce qui me plaît, dans ce pays. On peut réinventer son nom en fonction de chaque contexte. On peut se réinventer entièrement, en fait."

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Douglas Kennedy - Au pays de Dieu (Récit). In God's country : travels in the Bible Belt.

J'ignorais que les mots pouvaient dire le réel.

"Le 21 août
Je ne me remets pas à l'écriture de mon deuxième roman. Voilà six mois que je n'y ai pas travaillé. Les mots du livre se sont interrompus d'eux-mêmes, quand la maladie a surgi dans nos existences. Tout à coup, cela a été impossible de continuer dans l'enchantement de l'écriture, dans le bonheur des histoires inventées. Cela m'aurait semblé une indécence. Et puis, surtout, la réalité a pris toute la place et chassé l'imaginaire. Les mots, ils ne peuvent plus servir qu'à dire cette réalité, pour tenter de l'éloigner un peu ou de la contenir. Depuis six mois, lorsque je m'assois devant le clavier, c'est de la maladie dont je souhaite parler, c'est d'elle uniquement dont je puis parler. Alors, j'ai fait ça, abandonner le roman en train de se faire, et j'écris à propos de Thomas, je raconte la vérité pour la première fois, je suis dans le réel. J'ignorais que les mots pouvaient dire le réel."

Philippe Besson - Son frère.

Rien ne devrait recevoir un nom...

Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même ne le transforme.

Virginia Woolf - Les Vagues

 

 

 

Bienvenue à Suspicious river...

Les touristes aiment qu'on les prennent en groupe sous le panneau annonçant BIENVENUE À SUSPICIOUS RIVER. Le nom de la ville les fait rire, même s'il ne veut plus rien dire pour nous, si jamais il avait un jour signifié quoi que ce soit, d'ailleurs — de simples assonances et des syllabes évoquant l'image vague d'un endroit où nous savons que nous vivons.

Laura Kasischke - A Suspicious River


Les mot exprès pour dire les choses qu'on ne voit pas.

Elle dit : jouir.
Hélène dit que c'est ça. Elles se regardent et rient du bonheur de se retrouver.
Hélène dit :
– Ma mère, elle dit qu'il ne faut pas dire ce mot, même quand on le comprend. Que c'est un mot mal élevé. Ton petit frère il dit quel mot ?
– Aucun. Il dit rien mon petit frère. Il sait rien. Il sait que ça existe. Tu verras, la première fois que ça nous arrive... on a peur, on croit qu'on est en train de mourir. Mais lui, mon petit frère, il doit croire que le mot est caché. Qu'il n'y a pas de mot exprès pour dire les choses qu'on ne voit pas.

Marguerite Duras - L'Amant de la Chine du Nord

Une langue incroyablement étrangère....

Il n’y a pas de vitres aux fenêtres, il y a des stores et des persiennes. Sur les stores on voit les ombres des gens qui passent dans le soleil des trottoirs. Ces foules sont toujours énormes. Les ombres sont régulièrement striées par les raies des persiennes. Les claquements des sabots de bois cognent la tête, les voix sont stridentes, le chinois est une langue qui se crie comme j’imagine toujours les langues des déserts, c’est une langue incroyablement étrangère.

Marguerite Duras - L'Amant

Voici un corbeau mort...

Dans ton cerveau il y a un nuage tout blanc, comme une boule de coton... Tu le vois ?
— Oui.
— Eh bien... Il y a une ficelle qui sort de ce nuage, n'est-ce pas ? Et si tu tires doucement sur la ficelle, tu vois plein de petits rubans de couleur, comme sur la queue d'un cerf-volant... Les rubans sont attachés les uns aux autres... Ce sont des mots... Et si tu continues de tirer doucement — Oh, regarde ce qu'ils t'apportent de l'autre côté du nuage !
J'ouvre les yeux mais Mercedes dit en souriant : Non, quand je dis « regarde » il s'agit de regarder à l'intérieur, et pour ça il faut regarder les yeux fermés. Bon. Alors. Maintenant la magie va se produire. Les images vont glisser de mon cerveau dans le tien. Tout ce que je dis, tu vas le voir.
Elle continue de parler d'une voix très basse, avec des pauses entre chaque mot : Voici un corbeau mort... Voici... une fée aux ailes iridescentes... Voici... un bol de porridge... Tu les vois, Randall ?

Nancy Huston - Lignes de faille

L'odeur du bouleau sous la pluie, mais en un seul mot...

(...) elle me demande de l'aider à trouver un mot, un adjectif pour qualifier quelque chose qui s'abat sur les humains, pas forcément de nature météorologique comme la pluie, plutôt un mot associé à la fin du monde dans l'âme et le coeur des hommes, mais pas directement, plutôt de manière détournée (...). Quelque chose comme l'odeur du bouleau sous la pluie, mais en un seul mot. Le médecin accoucheur prétend qu'il n'existe pas de mot unique qui soit si vaste.

L'Embellie de Auður Ava Ólafsdóttir

Les Brad étaient les Maria de l’industrie du cinéma...

Presque tous les cadres des studios et presque tous les producteurs que je connaissais avaient comme assistant un jeune homme du nom de Brad. Les Brad étaient les Maria de l’industrie du cinéma. (...) Il y avait quelque chose de touchant chez tous les Brad que j'avais pu connaître. Ils avaient tous un faible pour des expressions comme "Brainstorming". Non seulement ils les utilisaient, mais surtout ils semblaient persuadés que de véritables bouleversements intellectuels avaient quotidiennement lieu dans leur domaine professionnel.
Je n'avais aucune idée de ce qu'il pouvait advenir de ces jeunes gens une fois qu'ils prenaient de l'âge. Personne ne voulait d'un vieux Brad comme assistant.

Karoo de Steve Tesich

La tête pleine de mots morts vivants...

Écrire ou ne pas écrire. Ça ne vient pas. Pourtant c'est là, sous-jacent. Ça m'emplit la tête. J'ai la tête pleine de mots morts vivants qui viennent hanter ma pauvre cervelle. J'en ai presque la nausée. La main prolongement de l'esprit, tout ça c'est des conneries ! Ça ne marche pas. Ça ne marche plus. J'ai trop peur. S'affranchir de cette peur paralysante. Seule l'angoisse créatrice a droit de cité dans le roman rêvé. Tu dis : les mots n'ont pas d'importance, moi je les mets sur un piédestal. A tort peut-être. Mais à tort de vivre alors. Tu dis aussi qu'on ne ment qu'avec des mots. Alors je veux mentir, et travestir ma langue. Je veux être cette innommable menteuse. Devenir la putain des mots. Celle qui se fait enfiler par des kilomètres de phrases, et qui mouille devant les épithètes. Celle qui suce langoureusement les synonymes et masturbe les onomatopées. À force de larmes et de souffrances, de face à face pervers avec l’A4 livide, je deviendrai, quoi qu’il m’en coûte, cette maîtresse indomptable du verbe. Et c’est à coups d’archaïsmes, de verlan, et de néologismes, que je rallumerai les flammes mourantes de nos interminables dîners littéraires aux chandelles.
Je sortirai blafarde, usée mais victorieuse de ce tête à tête avec l’écran vide.

Ecchymoses, de Audrey Dupont

 

 




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Illustration ci-contre :
Marie-Hélène Branciard

 

 

 

 

 


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