Au pays du langage
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Citations littéraires.

Commencée dans Planète Spook, cette collection d'extraits littéraires ayant trait au langage continue de s'enrichir...

- La fée du fait... Claire Frédric.
- Paris va bien... Howard Buten.
- La 7ème avenue... Hal Bennet.
- Tout est Nada... Nancy Huston.
- Vous parlez d'un nom... William Boyd.
- Woof, ouah, wau, baau... David Lodge.
- Ci-fran le Çais-franc. Didier Daeninckx.
- Des réserves de mots... Roddy Doyle.
- Ces mots qui vivent ailleurs... Nathalie Sarraute.
- Je ne suis pas un numéro !


Je ne suis pas un numéro !

"Je travaille pour AA1 Piscines (Entretien) SA. Nous avons été aussi ABC Piscines et Aardvark Piscines. Je dis à mon patron, Sol Yorti, qu’on devrait s’appeler quelque chose comme Rêves d’azur, Piscines Paradis, Eaux tranquilles, ce genre de nom. Yorti se marre et répond qu’il vaut mieux figurer en tête de rubrique dans les "pages jaunes" plutôt que de rester assis sur nos fesses, sans le rond, avec une marque à la con et pas de clients. Ce type n’a aucune fierté de son métier. Si j’étais pas dans les dettes jusqu’au cou avec lui, je me tirerais pour monter ma propre affaire. Lagons des tropiques, Piscines du Diamant bleu... Je ne suis pas encore fixé pour un nom. Le nom, ça compte."

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Extrait de "La Chasse au lézard" (nouvelles) de William BOYD, Editions du Seuil, 1990.

La 7ème avenue...

"La cité est bordée par un embranchement de la route 280 et par une vulgaire rue qu'on appelle la Septième Avenue, bien qu'on chercherait vainement la précédente ou les suivantes. (1) Le directeur du service des logements de Cousinville, y ayant longuement réfléchi, s'était dit, en effet, que le chiffre 7 était en lui-même suffisamment neutre et discret, tout en ayant une certaine importance, sur le plan mystique, aux yeux de chacun des trois groupes ethniques. D'où cette septième avenue.

L'appellation de "Maisons Anthony" procède de mêmes scrupules diplomatiques - le prénom étant d'autant plus merveilleusement inoffensif qu'il peut être noir, café-au-lait ou italien. Et c'est, de plus, celui du directeur des services du logement lui-même, Anthony Beñes, un Tchécoslovaque ayant émigré aux Etats-Unis quand ça en valait encore la peine, qui s'était fait nommer directeur du logement et de l'urbanisme quand on n'avait pu trouver personne d'assez fou pour accepter le poste."

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(1) Les avenues, aux Etats-Unis, sont parallèles et numérotées d'est en ouest, les rues, qui leur sont perpendiculaires, étant numérotées du sud au nord.

Hal Bennett, "Le septième ciel de Bill Kelsey", Stock 1978

La fée du fait...

"C’est au langage qu’on se faisait repérer. Tout de suite. Plus que les fringues, plus que la tronche, les phrases : les mots. (...)

D’abord il y avait le débit. On parlait pour dire quelque chose, une nécessité, un besoin, sans rapport avec l’éloquence fluide, longue, replète comme une houle laiteuse. Non. Les mâchoires serrées, on parlait pour dire, pas pour s’entendre ronronner des mots gouleyants qui s’enchaîneraient en flocons immaculés. Des phrases courtes. Règle d’or. Lâchées bien fortes. (...)

On affectionnait les tournures bizarres, nées de l’usage que l’on n’apprend pas à l’école, celles qui sortent toutes seules, libres, sans complexes, quoi ! Le verbe "faire" est épatant. Il s’envole par-dessus les histoires compliquées à raconter, il aide à passer le récif des explications touffues, un vrai tremplin : "Alors, il m’a fait... et moi, illico, tu me connais, je lui fais... Du coup il me fait." Partout, à toutes les sauces, la fée du fait, plus douce que "il me dit" utilisé surtout comme ponctuation aigüe, motif pointu. Mais attention, des règles sévères sous-tendaient tout cela (...). Nos phrases s’empirouettaient finement dans une proposition rejetée en final, élégante, racée, un "avec", un "dessus" qui clouait le bec.

- Alors, ime fait : okupe-toi de ce ki te regarde. Et puis, le voilà ki se met à me gueuler dessus !

- Ki c’est ki t’a gueulé dessus ?

- La personne ke je te parle !

- KungFu ?

- Oui.

- K’est-ce ke tu y avais demandé ?

- J’y avais demandé si il kouchait avek.

- Bien sûr k’il kouche avek !

- N’empêche, ça y a pas plu..."

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Extrait de "Kerosene" - Claire Frédric, Editions j’ai lu (poche) - 1996

Des réserves de mots...

"On s'était mis en cercle, tous sauf Kevin, autour d'un feu. Il fallait regarder dedans. La nuit tombait. Il fallait se tenir par la main. Et donc se pencher vers l'avant, presque dans le feu. Les yeux nous brûlaient, mais on avait pas le droit de les frotter. C'était la troisième fois qu'on jouait à ce jeu.
C'était mon tour.

- Déglingué.
- Déglingué ! ont répété les autres sans rire.
- Déglingué déglingué déglingué !
Chanter les mots, on avait inventé ça la deuxième fois. C'était beaucoup mieux, plus organisé qu'au début, quand on ne faisait que les cris d'Indiens. Surtout à la tombée de la nuit.
Liam était à côté de moi, sur ma gauche. La terre était trempée. Kevin a tapé sur l'épaule de Liam avec sa baguette. A son tour.
- Treillis.
- Treillis !
- Treillis treillis treillis !
Ça se passait dans le champs derrière les boutiques, à l'écart de la route. On n'avait plus autant d'endroits qu'avant. Notre territoire rapetissait. Dans l'histoire que Henno nous avait lu l'après midi, un polar idiot, il était question d'une femme qui taillait des rosiers sur un treillis. Puis elle mourait, et l'histoire racontait l'enquête pour trouver l'assassin. On s'en fichait pas mal. On attendait juste que Henno redise tailler. Il ne l'a pas fait, mais il y avait treillis dans une phrase sur deux, et personne ne savait ce qu'était un treillis.
- Mecton.
- Mecton !
- Mecton mecton mecton !
- Ignoramus.
- Ignoramus !
- Ignoramus ignoramus ignoramus !
Je n'arrivais pas à deviner le mot suivant. Et pourtant j'essayais : en classe à chaque mot nouveau ou intéressant, je regardais les autres - Liam, Kevin et Ian Mac Evoy, ils faisaient tous pareil, exactement comme moi : des réserves de mots.
C'était encore à moi.
- Sous-Système."

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Extrait de "Paddy Clarke Ha Ha Ha" Roddy doyle, 10/18 - 1993.

Ces mots qui vivent ailleurs...

"Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l'encre rouge... Je vois bien qu'ils ne sont pas pareil aux vrais mots des livres... ils sont comme déformés, comme un peu infirmes... En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer... ici peut-être... non, là... mais je me demande... j'ai dû me tromper... il n'a pas l'air de bien s'accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs... j'ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes...
Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j'ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule... on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n'ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont... Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j'erre dans des lieux que je n'ai jamais habités..."

"Enfance", de Nathalie Sarraute. Gallimard 1983 (existe en Folio).

Paris va bien...

"Et alors, Paris ? Elle dit.

Elle parle sérieusement. Elle disait que l'art de faire la conversation, les petits échanges sans conséquence, les banalités qui n'engagent à rien sont le dernier recours de l'humanité en déroute - que par le jour le plus noir de l'apocalypse, quand tout barre en couille, on peut toujours dire : " Bonjour, comment allez-vous ? " Ou : " Quel froid, aujourd'hui ! ", pour se rappeler à soi-même l'espèce à laquelle on appartient et, à partir de là, recoller les morceaux. Sans compter, disait-elle encore, que de temps en temps on rencontre quelqu'un et qu'on aimerait bien savoir dans quel état il ou elle se trouve et que la façon la plus efficace d'en extraire ledit renseignement reste, même pour des gens incroyablement intelligents comme nous, de dire : "Bonjour, comment allez-vous ?"

- Paris va bien, je dis. Tu sais, c'est plein de Français. "

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C'était mieux avant, Howard Buten, Editions de l'Olivier - 1994.

Woof, ouah, wau, baau...

Illustration : Marie-Hélène Branciard- Prenez les mots dog et cat. Il n'y a aucune raison objective pour que les phonèmes d-o-g signifient un quadrupède qui fait woof woof plutôt qu'un autre qui fait miaou. C'est une relation plutôt arbitraire, et on pourrait très bien décider demain que d-o-g signifie cat et c.a.t, dog.

- Peut-être que ça sèmerait la confusion chez les animaux ? dit Perse.

- Les animaux s'y feraient avec le temps, comme tout le monde, dit Dempsey. On sait cela parce que le même animal est représenté par des images acoustiques différentes dans les différentes langues naturelles. Par exemple dog se dit chien en français, hund en allemand, cane en italien, et ainsi de suite. Cat se dit chat, katze, gatto, selon la partie du marché commun où l'on se trouve. Et s'il faut en croire la langue plutôt que nos oreilles, les chien anglais disent woof woof, les chiens français ouah ouah, les chien allemands wau wau et les chien italiens baau baau. "

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"Un tout petit monde" - David lodge, Rivages poche - 1992

Vous parlez d'un nom...

"C’était le nom, le problème, il le voyait bien. Le problème gisait là, sans conteste. Parce que... parce que si vous n’étiez pas content de votre nom, il s’en rendait compte, alors un certain stress, pas énorme mais continu, pesait sur votre psyché, la perception de votre moi intime. C’était comme être condamné à porter en permanence des chaussures trop petites : on pouvait continuer à marcher mais on souffrait toujours d’une certaine étroitesse, d’un ou deux cors aux pieds, d’un manque de naturel dans la démarche.

Wesley Brillant. Wesley. Brillant.

L’ennui avec son nom, c’était qu’il n’était pas vraiment suffisamment idiot - il ne s’appelait pas Wesley Dumollard ou Wesley Duconnaud ; en fait, c’était presque un nom bien. S’il s’était appelé Wesley Tranchant, disons, ou Wesley Beauregard, il ne se serait pas plaint. (...) Il pouvait toujours changer son nom, supposait-il. Roger peut-être, Roger Brillant. Wesley Roger... non. Mais cette option existait : choisir un nouveau blaze, une nouvelle anse. Pourtant il se posait la question là aussi : difficile de se débarasser d’un vieux nom, à son sens. (...) Dans son cas, ça avait commencé au collège, cette gêne, cet inconfort. Il s’interrogeait sur ces types, ces acteurs qui se baptisaient Tsar ou Zane Zorro ou D.J. Sofaman... Il était sûr qu’à leurs propres yeux et dans l’intimité ils demeuraient Norman Dégueulis ou Wilbur Labranlette."

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William Boyd - Le destin de Nathalie X, Editions du Seuil - Mai 96

Tout est Nada...

"Je n'ai jamais voulu connaître les noms des plantes, des fleurs, des arbres : c'est dérisoire, un jeu. D'abord on leur invente des noms et ensuite on met à l'épreuve notre connaissance de ces noms, ils n'ont pas de noms, alors pourquoi faire semblant ?

La nature est muette.

C'est moi qui nomme.

Je me suis moi-même nommée, ou plutôt renommée. Mes parents m'avaient appelée Nadia et quand il m'est devenu clair que I, le je, n'existait pas, je l'ai éliminé. Dorénavant mon nom, mon petit nom, mon nom de plume, mon seul nom restant, c'est : Nada. Le néant. L'initiale N m'enchante au plus haut point. Selon certain auteur français du siècle dernier, ce phonème est singulièrement apte à exprimer des idées de négation, d'anéantissement et de nihilisme, et j'ai tendance - Nil Nul Nix Niet - à lui donner raison. L'auteur en question s'appelait Nodier."

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Nancy Huston - Instruments des ténèbres - Actes Sud - 1996

Ci-fran le Çais-franc

"Vingt ans ! Dans un mois j’aurai le plus bel âge de la vie. Vingt ans... Mon nom, c’est Francis, mais dans la tour on ne m’appelle que "Ci-fran le Çais-fran"... la vie est à l’envers alors, forcément, les mots ça suit. Au début j’avais besoin de traduire dans ma tête, pour comprendre. Maintenant c’est quand on me parle normalement que ça me pose problème."

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Didier Daeninckx, Autres lieux et autres nouvelles - Editions Verdier, Lagrasse, 1993.

 





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Illustration ci-contre :
Marie-Hélène Branciard

 

 

 

 

 


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