Art postal Presse Ecriture Fanzines et graphisme

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Tout est Nada...

"Je n'ai jamais voulu connaître les noms des plantes, des fleurs, des arbres : c'est dérisoire, un jeu. D'abord on leur invente des noms et ensuite on met à l'épreuve notre connaissance de ces noms, ils n'ont pas de noms, alors pourquoi faire semblant ?

La nature est muette.

C'est moi qui nomme.

Je me suis moi-même nommée, ou plutôt renommée. Mes parents m'avaient appelée Nadia et quand il m'est devenu clair que I, le je, n'existait pas, je l'ai éliminé. Dorénavant mon nom, mon petit nom, mon nom de plume, mon seul nom restant, c'est : Nada. Le néant. L'initiale N m'enchante au plus haut point. Selon certain auteur français du siècle dernier, ce phonème est singulièrement apte à exprimer des idées de négation, d'anéantissement et de nihilisme, et j'ai tendance - Nil Nul Nix Niet - à lui donner raison. L'auteur en question s'appelait Nodier."

Nancy Huston - Instruments des ténèbres - Actes Sud - 1996

 

Scipion, Horace, Titus... et les autres

On connaissait la célèbre "Catarinetta bella" (tchix tchix) d’un Tino Rossi au mieux de sa forme...

"Aussi violets que l’encre des écoles primaires..."

Dans "L’insulaire", un petit livre plein d’étrangeté, dépaysant au possible, Eugène Manoni nous emmène dans une Corse d’un autre temps. Corse fière, étrange et poétique jusqu’à l’absurdité refusant de se défaire de prénoms aussi encombrants que démodés...

"Achille, Jean-Baptiste, Ulysse. On aura portés ces prénoms durant des siècles. Ils semblaient inusables. Ils revenaient comme reviennent sur eux-mêmes, aussi violets que l’encre des écoles primaires, les remous de la mer, autour de la Giraglia, un îlot qui tient lieu de chaloupe au Cap Corse. Chaque génération voyait leur résurgence." (1)

Corse tragi-comique aux prénoms et dialogues surréalistes, peuplée de Marc Antoines, de Géromine, d’Annonciade, de Pompeia, de Napoléone ou de Jules-César absolument inconscients de l’énormité de leurs prénoms.

Un Gracchus qu’on appelait "gros cul"...

"Corse défunte où les prénoms les plus illustres ne paraissaient jamais lourds à porter. Quand le grand fond chrétien ne leur suffisait pas, les hommes trouvaient dans la mythologie ou dans l’Antiquité de quoi se draper. J’ai eu pour camarades quelques Titus, un Horace, des Démétrius, deux ou trois Scipion, un Gracchus qu’on appelait "gros cul" (Culone) sans égards pour son obésité, inquiétante à son âge, et même un Anaxagore, mot si ardu à prononcer qu’on l’abrégeait communément en "Nasagore" sans parvenir à lui ôter sa grandeur initiale." (1)

(1) L’Insulaire - Eugène Manoni - Editions de Fallois - Paris - 1991

Planète Spook N°6 - Avril-Mai 97

 

Je ne suis pas un numéro !

"Je travaille pour AA1 Piscines (Entretien) SA. Nous avons été aussi ABC Piscines et Aardvark Piscines. Je dis à mon patron, Sol Yorti, qu’on devrait s’appeler quelque chose comme Rêves d’azur, Piscines Paradis, Eaux tranquilles, ce genre de nom. Yorti se marre et répond qu’il vaut mieux figurer en tête de rubrique dans les "pages jaunes" plutôt que de rester assis sur nos fesses, sans le rond, avec une marque à la con et pas de clients. Ce type n’a aucune fierté de son métier. Si j’étais pas dans les dettes jusqu’au cou avec lui, je me tirerais pour monter ma propre affaire. Lagons des tropiques, Piscines du Diamant bleu... Je ne suis pas encore fixé pour un nom. Le nom, ça compte."

Extrait de "La Chasse au lézard" (nouvelles) de William BOYD, Editions du Seuil, 1990.

 

Quand les grenouilles... auront des poils !

Bizarre, bizarre ces Espagnols avec leurs grenouilles poilues... Comme s’ils ne pouvaient pas dire (comme tout le monde), quand les poules auront des dents. Quant aux Allemands, n’en parlons pas : quand nous cassons allègrement du sucre sur le dos de quelqu’un, eux ne trouvent rien de mieux que de le traîner dans le cacao...

Tels sont les différents "idiomatics" employés selon qu’on vive dans tel ou tel pays...

Dast ist nicht...mein Bier !

Ces images constituées par des locutions proverbiales ou "façons de parler", dont disposent toutes les langues, ont été regroupées dans deux petits livres (1) : l’un consacré aux idiomatics espagnols, l’autre à ceux utilisés par les allemands.

Même lorsqu’ils diffèrent, bon nombre d’entre eux renvoient à une référence analogue. Alors que les Français "se jettent dans la gueule du loup", les Allemands "se risquent courageusement dans l’antre du lion".

Quand un Français est pour le moins limité, on dit "qu’il a une case en moins". Les Allemands et les Espagnols feront plutôt référence à une vis défaillante : "une vis en moins" pour les hispaniques ou "une vis desserrée" pour les autres...
Sachez également qu’un Allemand ne dira jamais "Ce ne sont pas mes oignons" mais "Dast ist nicht mein Bier" (ce n’est pas ma bière). A chacun ses mets et boissons de prédilection...

Au-delà de ces nuances, on se rend tout de même compte que "l’imaginaire des hommes les rassemble bien plus qu’il ne les différencie. Que la main du voleur soit prise dans le sac ou dans la pâte, cela importe peu. (...) Ce qui compte est de mettre en évidence cette main saisie dans ses mauvaises oeuvres. Dans ce double mouvement de coïnci-dence et d’écart se fait donc le passage d’une langue à l’autre." (2)

L’estomac sur la main...

Que se passe-t-il cependant si l’on s’éloigne de l’Europe ? Observons par exemple les images utilisées par les Japonais. Dans "L’Orient c’est l’Orient", T.C. Boyle fait ainsi référence au sacré-saint "estomac" nippon :

"
Comme la plupart des japonais, Hiro voyait dans son estomac, son hara, le centre même de son être : physiques et morales, toutes ses forces y naissaient. Là ou l’occidental parle parfois de "coeur vaillant" ou de "crève coeur", le Japonais, lui, toujours entend "estomac", cet organe étant, à son idée, bien plus important que les autres. "Ouvrir son coeur à quelqu’un", c’est au Japon, lui "parler d’estomac à estomac", hara o awaseru, le vilain "sans coeur" nippon étant un vilain "sans estomac", un hara ga kuroi hito. Aussi bien est-ce cinq centimètres au-dessous du nombril que, dans ce pays, réside le kikai tanden, ou centre spirituel du corps tout entier. Libérer le ki, ou esprit, en se faisant hara-kiri, c’est le laisser filer de son ventre, seul organe qui compte pour un Nippon." (3)

Même si l’estomac intervient dans les idiomatics français (ou anglais) - avoir de l’estomac (traduisez, du coeur au ventre), le coeur reste néanmoins l’organe de référence.
Comment réagirait un Japonais qui aurait l’estomac dans les talons ou au bord des lèvres ? Quand au Français, pourrait-il s’habituer à avoir l’estomac au lieu du coeur sur la main ?

(1) Erika Tophoven-Schöningh, préface à "Les Idiomatics Français-Allemand", Editions du Seuil, Collection Point Virgule - 1989

(2) Gabriel Saad, préface à "Les Idiomatics Français-Espagnol", Editions du Seuil, Collection Point Virgule - 1989

(3) T.C. Boyle - L’Orient c’est l’Orient, Grasset, 1993

Planète Spook N°3 - Décembre 1996. Rubrique "Les Mots".

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Ci-fran le Çais-franc

"Vingt ans ! Dans un mois j’aurai le plus bel âge de la vie. Vingt ans... Mon nom, c’est Francis, mais dans la tour on ne m’appelle que "Ci-fran le Çais-fran"... la vie est à l’envers alors, forcément, les mots ça suit. Au début j’avais besoin de traduire dans ma tête, pour comprendre. Maintenant c’est quand on me parle normalement que ça me pose problème."

Didier Daeninckx, Autres lieux et autres nouvelles - Editions Verdier, Lagrasse, 1993.

 

Gueule d’empeigne

"J’en entends qui murmur’nt pleins d’morgue : Quoi qu’i nous veut, c’macchabé’là ? Pour sûr qu’il arrive de la morgue Avec la gueul’ d’empeign’ que v’là !" (1)

... fendue sur les dents...

"Gueule d’empeigne : Sale gueule, ivrogne. Expression à l’origine incertaine, l’empeigne (le dessus) d’une chaussure n’ayant en elle-même rien de déplaisant. On peut toutefois penser à une vieille chaussure dont l’empeigne décollée rappellerait un visage repoussant, à la "gueule" fendue sur les "dents"." (2)

Avoir une gueule à puer des pieds !

On pense surtout à l’odeur, au bien- fondé de l’expression "avoir une gueule à puer des pieds". On dit bien chanter comme un pied, avoir la gueule de bois ou une gueule en coin de rue... Etranges expressions pour redécouvrir une anatomie bizarre : de la tête aux pieds un souffle passe et on se met à regarder ses pompes comme si elles allaient parler. Vieilles tatanes aux babines retroussées toutes prêtes à s’insurger : "Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?!"

Marche à l’ombre...

Billes de clowns, drôles de tronches, drôles de mots... Soudain on comprend mieux la magie des images et du langage, de ces formules authentiques qui ont bourlingué jusqu’à nous. Des chaussures qui "engueulent le trottoir" aux "traîne-savates" qui "marchent à l’ombre", une silhouette s’impose, force le passage et met les pieds dans le plat pour affirmer son existence.

(1)Th. Botrel - Montmartre et ses chansons
(2) Cellard J. Dictionnaire du français non conventionnel.

Planète Spook N°2 - Novembre 1996

 

Elu par cette crapule...

"Personne ne niera que les palindromes sont des typoèmes parfaits." Jérôme Peignot

Du grec palindromos, "qui court en sens inverse", le palindrome peut-être littéraire ou typographique. Il s’agit d’un mot ou d’un groupe de mots qui peuvent être lus indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche en conservant le même sens.

Esope reste ici et se repose

Véritable jeu de mots pour l’esprit, le palindrome a ses classiques : ressasser, Elu par cette crapule, Esope reste ici et se repose ou Et la marine va papa venir à Malte...

Parfois un peu (beaucoup) tirés par les cheveux, ces mots qui trottent dans les deux sens n’en saupoudrent pas moins nos lectures d’une indéniable poésie...

Je m’appelle Otto. Ça va et ça revient pareil.

Ainsi, dans "Le voyage d’Anna Blum" (1), un certain Otto Frick ouvre toutes grandes les portes du langage en nous faisant redécouvrir un simple prénom... "Les mots sont ceux qui me disent comment connaître. C’est pourquoi je suis devenu si vieux. Je m’appelle Otto. Ça va et ça revient pareil. Sans fin nulle part mais ça recommence. Comme ça je peux vivre deux fois plus longtemps que personne. Aussi vous, mademoiselle. Vous avez un nom comme moi. A.n.n.a. Ca va et ça revient pareil. C’est pourquoi vous êtes re-née."

Cette notion de palindromes littéraires s’étend également à la typographie. Appelé aussi "palindrome vertical", le palindrome typographique est une suite de caractères que l’on peut lire normalement ou dans un miroir. "Eve est un palindrome mais n’est pas un palindrome typographique car "E" n’est pas symétrique. Par contre, OMO en est un." (2)
Pour qu’il y ait palindrome, il faut donc qu’il y ait réelle symétrie des caractères. Le logo New Man, créé par R. Loewi, en est un excellent exemple.

(1) Le voyage d’Anna Blum, Paul Auster, Actes Sud, Babel 1993.
(2) "Palindromes typographiques", Jacques André dans la revue Communication et Langages - N°99, 1994, Editions Retz.

Spook N°1 - Octobre 1996