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Paris va bien...

"Et alors, Paris ? Elle dit.

Elle parle sérieusement. Elle disait que l'art de faire la conversation, les petits échanges sans conséquence, les banalités qui n'engagent à rien sont le dernier recours de l'humanité en déroute - que par le jour le plus noir de l'apocalypse, quand tout barre en couille, on peut toujours dire : " Bonjour, comment allez-vous ? " Ou : " Quel froid, aujourd'hui ! ", pour se rappeler à soi-même l'espèce à laquelle on appartient et, à partir de là, recoller les morceaux. Sans compter, disait-elle encore, que de temps en temps on rencontre quelqu'un et qu'on aimerait bien savoir dans quel état il ou elle se trouve et que la façon la plus efficace d'en extraire ledit renseignement reste, même pour des gens incroyablement intelligents comme nous, de dire : "Bonjour, comment allez-vous ?"

- Paris va bien, je dis. Tu sais, c'est plein de Français. "

C'était mieux avant, Howard Buten, Editions de l'Olivier - 1994.

 

Woof, ouah, wau, baau...

- Prenez les mots dog et cat. Il n'y a aucune raison objective pour que les phonèmes d-o-g signifient un quadrupède qui fait woof woof plutôt qu'un autre qui fait miaou. C'est une relation plutôt arbitraire, et on pourrait très bien décider demain que d-o-g signifie cat et c.a.t, dog.

- Peut-être que ça sèmerait la confusion chez les animaux ? dit Perse.

- Les animaux s'y feraient avec le temps, comme tout le monde, dit Dempsey. On sait cela parce que le même animal est représenté par des images acoustiques différentes dans les différentes langues naturelles. Par exemple dog se dit chien en français, hund en allemand, cane en italien, et ainsi de suite. Cat se dit chat, katze, gatto, selon la partie du marché commun où l'on se trouve. Et s'il faut en croire la langue plutôt que nos oreilles, les chien anglais disent woof woof, les chiens français ouah ouah, les chien allemands wau wau et les chien italiens baau baau. "

"Un tout petit monde" - David lodge, Rivages poche - 1992

 

L’âme des chiffres

Si vous me recevez 5 sur 5, dites 33 et ne sortez surtout pas un vendredi 13, même si vous êtes tirés à 4 épingles.
Il y a, c'est certain, de bons et de mauvais chiffres. Ceux qui inspirent et ceux qui font étrangement peur...

Prenons le 5, à tout hasard. C’est avant tout celui de Coco Chanel. Son célèbre N°5 a fait le tour du monde et sa fortune en un clin de senteur. De là à dire qu'il porte bonheur, il n'y a qu'un pas que certains n'hésitent pas à franchir...

Et mieulz doit-on aimer le six que l'as...

Tout comme le trèfle à 4 feuilles ou l'as de cœur, les signes ne manquent pas pour enjoliver le déroulement souvent anodin de notre quotidien. Ils apparaissent, disparaissent, changent ou s'inversent même parfois en changeant d'époque.
Prenons l'as par exemple. La carte la plus prestigieuse dans la plupart des jeux de cartes n'a pas toujours été si bien vue... Dans "La Puce à l'oreille", Claude Duneton explique ainsi les revers de fortune du numéro 1 :

"Au jeu de dés, par exemple, l'as ou un, du même mot latin désignant une unité de monnaie ou de mesure, n'a jamais été un signe de gain ou de chance dans le maniement des petits cubes à 6 faces. Et mieulz doit-on aimer le six que l'as dit avec bon sens un auteur du XVIIIème." (1)

L'as de pique n'est qu'un... trou du cul !

Ne pas valoir un as, en vieux français, était donc fort insultant. A cette époque, le pire est quand même d'être "fichu comme un as de pique" :

"Celui-ci doit sa fâcheuse réputation au fait qu'il ressemble au croupion d'une volaille, que l'on appelle justement as de pique à cause de sa forme. Cela équivaut donc à être traité de croupion, peut-être même de trou du cul !... L'as de trèfle n'avait guère meilleure presse, et l'on disait d'un nez gros et plat que c'était un nez d'as de trèfle." (1)

C'est seulement avec la guerre de 14 que l'as trouva enfin ses lettres de noblesse :

"Entre deux missions aériennes, les aviateurs avaient du temps libre. A force de jouer à la manille où le 10 vient juste avant l'as, ils voyaient des cartes partout. Ainsi, il paraît qu'un pilote qui avait mis dix avions ennemis à son tableau de chasse devenait un as par assimilation." (1)

Se mettre sur son 31

Les cartes, là encore, fondent les expressions et les numéros de la chance... De la même façon, l'expression se mettre sur son 31, tirerait son origine, toujours selon Claude Duneton, du nombre de points gagnants dans certains jeux de cartes en vogue au XIXème (La Belle, Le Flux, Le Trente et quarante...) :

"31 représentait le nombre de points gagnants. Atteindre ce chiffre enviable - dans une société où on joue pour de l'argent, surtout si l'on est soldats en caserne - représentait ce qu'il y avait de plus beau..." (1)

Bref, la chance et ses symboles tournent bel et bien au rythme des croyances, des modes mais aussi de l'idée que l'on peut se faire des chiffres... L'air de rien, avec leurs petites barres, leurs angles et leurs rondeurs, ils ont pour certains un pouvoir qu'on n’imagine pas toujours. Qui n'a jamais joué au loto ne peut se rendre compte de l’embarras que peut causer le choix d'une combinaison de chiffres.

Le 13 est un solitaire, un type ombrageux...

Dans La Musique du hasard (2), Paul Auster raconte ainsi l'histoire de deux vieux comptables qui ont fait fortune en jouant au loto...

"J'ai eu affaire aux chiffres toute ma vie, bien entendu, et après un certain temps, on se rend compte qu'ils ont tous leur personnalité particulière. Un 12 est très différent d'un 13 par exemple. Le 12 est droit, consciencieux intelligent, tandis que le 13 est un solitaire, un type ombrageux qui n'hésiterait pas une seconde à enfreindre la loi pour obtenir ce qu'il veut. Le 11 est rude, homme d'extérieur, amateur de randonnées en forêt et d'escalade ; le 10 est un esprit simple, sans caractère, qui obéit aux ordres ; le 9 est profond et mystique, un bouddha contemplatif. (...) C'est très personnel mais tous les comptables avec qui j'en ai parlé étaient du même avis. Les chiffres ont une âme, et on ne peut pas y rester tout à fait indifférent."

Des nombres qui refusent de coopérer...

Prenez les nombres premiers par exemple... Qui pourrait croire qu’ils contiennent en eux le moindre potentiel de chance ? Et pourtant, c’est en les choisissant parmi une combinaison infinie de possibilités que nos deux comptables ont un beau jour décroché le "Jack-Pot"...

"Des nombres premiers, ça paraissait si net, si élégant. Des nombres qui refusent de coopérer, qui ne se modifient ni ne se divisent, qui restent eux-mêmes de toute éternité. Trois, sept, treize, dix-neuf, vingt-trois, trente et un, je ne l’oublierai jamais. La combinaison magique, la clef des portes du ciel."

(1) Claude Duneton, La puce à l'oreille, Anthologie des expressions populaires avec leur origine. Le livre de poche, 1990.
(2) P. Auster, La musique du hasard, Editions Actes Sud, 1990.

Planète Spook N°4 - Février 1997. Rubrique "Les Mots".

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Vous parlez d'un nom...

"C’était le nom, le problème, il le voyait bien. Le problème gisait là, sans conteste. Parce que... parce que si vous n’étiez pas content de votre nom, il s’en rendait compte, alors un certain stress, pas énorme mais continu, pesait sur votre psyché, la perception de votre moi intime. C’était comme être condamné à porter en permanence des chaussures trop petites : on pouvait continuer à marcher mais on souffrait toujours d’une certaine étroitesse, d’un ou deux cors aux pieds, d’un manque de naturel dans la démarche.

Wesley Brillant. Wesley. Brillant.

L’ennui avec son nom, c’était qu’il n’était pas vraiment suffisamment idiot - il ne s’appelait pas Wesley Dumollard ou Wesley Duconnaud ; en fait, c’était presque un nom bien. S’il s’était appelé Wesley Tranchant, disons, ou Wesley Beauregard, il ne se serait pas plaint. (...) Il pouvait toujours changer son nom, supposait-il. Roger peut-être, Roger Brillant. Wesley Roger... non. Mais cette option existait : choisir un nouveau blaze, une nouvelle anse. Pourtant il se posait la question là aussi : difficile de se débarasser d’un vieux nom, à son sens. (...) Dans son cas, ça avait commencé au collège, cette gêne, cet inconfort. Il s’interrogeait sur ces types, ces acteurs qui se baptisaient Tsar ou Zane Zorro ou D.J. Sofaman... Il était sûr qu’à leurs propres yeux et dans l’intimité ils demeuraient Norman Dégueulis ou Wilbur Labranlette."

William Boyd - Le destin de Nathalie X, Editions du Seuil - Mai 96