Biscotte l'avatar raté

Biscotte l’avatar raté – Part I – Mundo 2000

Alphaland, 2612… Après avoir soigneusement gommé toute trace du passé et de l’histoire, Big Alpha – maître absolu du meilleur des meilleurs des mondes – réalise enfin que l’oubli ne fait pas le bonheur. Scotty B52 et une dizaine d’autres agents temporels sont alors recrutés : correspondants très spéciaux baladés d’un bout à l’autre du temps, ils tentent de ramener bonheur et étrangeté au gris pays de la normalité…

Biscotte l’avatar raté

« Biscotte a contente… ici… eu veu pas partir… jamais » Biscotte, la charmante Biscotte, venait de s’exprimer et je contemplais, horrifiée, ce reflet monstrueux de moi-même…

Biscotte l'avatar raté - Nicolas Pihery

Trois fois plus grosse que moi, avec un nez deux fois plus long, un regard trouble, des fringues cauchemardesques et une élocution digne d’un enfant de trois ans, Biscotte me ressemblait cependant d’une façon étonnante !  Tout avait commencé de façon très amusante : je venais de fêter mes 137 ans et cet abruti de Storm, un ami SCF (1), n’avait rien trouvé de plus spirituel que de m’offrir le dernier gadget à la mode : “l’avatar raté”.
L’avatar raté était apparu en 2610. Il y avait d’abord eu le simple “avatar”, un clone de soi-même que l’on pouvait se procurer dans n’importe quelle boutique de clones. Les Alphands s’en étaient entichés pendant un an ou deux et puis le soufflé était retombé… Certains trouvaient ça pratique ou distrayant. Ils pouvaient vous remplacer au pied levé pour n’importe quelle réception casse-pieds, jouer le partenaire pour une partie de cartes ou, plus simplement, éplucher quelques rutaboulettes. (2)

Un service “SOS Avatars Battus” avait d’ailleurs été rapidement mis en place et on ne comptait plus les Alphands dépressifs qui abandonnaient ces doubles (bizarrement amochés) sur l’autoroute des vacances…

Il est vrai que ces clones étaient équipés d’un cerveau à peu près comparable à celui de leurs maîtres ; ils pouvaient donc faire assez bonne figure en presque toutes circonstances… Mais bon, la médaille avait son revers : à force de voir ses propres tics sur ces parfaits sosies, on pouvait devenir légèrement agressif. Un service “SOS Avatars Battus” avait d’ailleurs été rapidement mis en place et on ne comptait plus les Alphands dépressifs qui abandonnaient ces doubles (bizarrement amochés) sur l’autoroute des vacances…
Bref, la folie de cette première vague avatarienne s’était assez vite tassée… Jusqu’au jour où des pirates de l’espace (3) avaient eu cette “merveilleuse” idée : créer des avatars qui seraient de véritables caricatures de leurs maîtres ou de leurs maîtresses. L’idée était simple : partant du fait que tout Alphand est parfaitement parfait, cela l’amuserait certainement de se découvrir avec quelques tares assez sérieuses. Un peu comme s’il était né en 1870 ou en 1998…

À force de voyager dans l’espace temps et de visiter clandestinement les époques disparues, les pirates avaient donc simplement reproduit les tares observées ici où là… Celles dont les Alphands ne pouvaient être affligés puisqu’ils bénéficiaient depuis plusieurs siècles de la “médecine prédictive” : leur ADN était ainsi nettoyé de tous les gènes “négatifs” ; myopie, tendance à l’obésité, risque de calvitie… En gros, tout ce qui pendant des siècles avait permis aux gens d’être très différents les uns des autres… La seule fantaisie permise – voire encouragée – consistait à se faire “bronzolier” (4) sur Solariette pour prendre de drôles de couleurs. Du coup, l’arrivée de ces petits monstres exotiques au royaume de la perfection avait mis une sacrée bonne ambiance  ! Ça nous sortait un peu de cette uniformité dévastatrice et des fringues parfaitement étudiées pour être aussi confortables que de bon goût : couleurs harmonieuses, matières somptueuses, douces et seyantes qui protégeaient simultanément du chaud et du froid, lignes près du corps pour mettre en valeur des silhouettes de rêve… Tout le monde était beau, gentil et en pleine santé dans ses vêtements de lumière.

La seule fantaisie permise – voire encouragée – consistait à se faire “bronzolier” sur Solariette pour prendre de drôles de couleurs. Du coup, l’arrivée de ces petits monstres exotiques au royaume de la perfection avait mis une sacrée bonne ambiance!

C’est là que les “avatars ratés” et leur look d’enfer ont fait un tabac ! En apportant tout simplement cette audace qui nous manquait tant, cette fantaisie personnelle, ce goût (mauvais ou bon), cette inventivité, ce délire et cette volonté de s’affirmer, d’exister quelle que soit sa dégaine… Bref, ce qui, autrefois, était tout simplement désigné sous le terme de “mode” et que Big Alpha, dans ses délires de fonctionnalité, de rationalité et de perfection, avait soigneusement  effacé de la mémoire collective.
Le jour où le premier Alpha s’est amené à une soirée avec son avatar raté, il a évidemment eu un succès fou ! Maintenant on en voit partout. Peu à peu les Alphands se décoincent… Bon, ils n’en sont pas encore à se vêtir eux-mêmes des fringues qu’ils infligent à leurs monstres, mais ça devrait venir. Ils sont déjà des centaines à fréquenter les musées clandestins du costume et à venir chercher des “munitions” auprès des pirates de l’espace. Ces gros malins se sont en effet constitué une gigantesque garde-robe sur “Fripland”, une planète jaune et bleue sur la route de Solariette… C’est d’ailleurs là que je m’approvisionne depuis quelques temps quand je pars en mission vers des époques disparues. Au lieu de consulter ma cyber-encyclopédie de la mode et de me faire fabriquer des tenues du XIIème ou du XVIIème siècle, je prends mon petit panier et je fonce sur Fripland. C’est également là que tous les SCF ont pris l’habitude d’aller pour renouveler leurs tenues ou alimenter les musées clandestins d’Alphaland. Même les extraterrestres connaissent la combine et s’y rendent en groupes à la recherche de sapes rigolotes pour des soirées à thème… 

Le top du top est d’aller habiller son avatar raté sur Fripland, la plus grande et la plus délirante friperie de tous les temps. Non seulement on peut farfouiller dans 2 500 ans d’histoire du costume, mais on y trouve aussi de drôles de trucs ramenés des planètes voisines.

Fripland est sans doute la plus grande et la plus délirante friperie de tous les  temps. Non seulement on peut farfouiller dans 2 500 ans d’histoire du costume (de l’homme de Cro-magnon aux teknoïdes en passant par les Ridicules), mais on y trouve aussi de drôles de trucs ramenés des planètes voisines : des pulls à douze bras vénusiens, des gants à deux doigts,  des bonnets où il tiendrait 5 ou 6  têtes comme la mienne, des chaussettes à doigts de pieds…
Bref, le top du top sur Alpha Land est d’aller y habiller son avatar raté. Il est même très courant de voir s’amener une famille d’Alphands suivie de 3 ou 4 sosies-gnomes fripés, avec un oeil rouge et l’autre jaune, myopes comme des taupes et fringués comme des poupées Barbie prises de delirium tremens. Il est d’ailleurs du dernier chic de les exhiber dans des soirées où des concours d’avatar ratés sont organisés !
Enfin, c’était bien gentil tout ça mais ça ne me disait pas ce que j’allais bien pouvoir faire de cette pauvre biscotte ? Je ne pouvais décemment pas la rendre à Storm ni la renvoyer de là où elle venait (en admettant que je parvienne à le découvrir…) Bof, après tout, ça me ferait une sorte de sœur jumelle… Pourquoi pas ? C’est vrai qu’elle était étrange… Mais bon, mes voyages d’un bout à l’autre du temps m’avaient appris depuis longtemps que les plus bizarres ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

Marie-Hélène Branciard – Planète Spook N°11  – Mars/Avril 1998
Illustrations de Nicolas Pihery

(1) Les SCF sont des “Sans Computer Fixe” : ils forment une communauté virtuelle à l’écart du peuple Alphand et militent pour un mode de vie nostalgique. Cf. “Les Charentaises de l’espace” – Mundo 2000 du N°1 de Planète Spook.
(2) La rutaboulette est un légume Alphand issu de manipulations génétiques. Il s’agit en fait d’un mélange amélioré de rutabaga et de ciboulette. Cf. “La fin des haricots” – Mundo 2000 du N°9 de Planète Spook.  
(3) Les pirates de l’espace sont des voyous qui se remplissent les poches en circulant clandestinement d’une époque à l’autre. Ils vont acheter de vieux objets dans des époques disparues et les revendent à prix d’or aux alphands. Cf. “Yoboland, l’enfer du jeu” – Mundo 2000 du N°6 de Planète Spook.
(4) On “bronzolie” sur Solariette,  la “Côte d’Azur” des Alphands. Il s’agit d’une toute petite planète qui tourne si vite qu’on prend sur elle de drôles de couleurs : mélange de bronzage et de coloriage. Cf. “Le temps retrouvé” Mundo 2000 du N°7 de Planète Spook.

Biscotte l’avatar raté – Part II – Le mal de vivre

Publié le 29 août 2018