Collection d’extraits littéraires

Commencée dans le magazine Planète Spook, cette collection d’extraits littéraires ayant trait au LANGAGE, aux NOMS propres et impropres, continue de s’enrichir…

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 J’ignorais que les mots pouvaient dire le réel.

Philippe Besson - Son frère.« Le 21 août
Je ne me remets pas à l’écriture de mon deuxième roman. Voilà six mois que je n’y ai pas travaillé. Les mots du livre se sont interrompus d’eux-mêmes, quand la maladie a surgi dans nos existences. Tout à coup, cela a été impossible de continuer dans l’enchantement de l’écriture, dans le bonheur des histoires inventées. Cela m’aurait semblé une indécence. Et puis, surtout, la réalité a pris toute la place et chassé l’imaginaire. Les mots, ils ne peuvent plus servir qu’à dire cette réalité, pour tenter de l’éloigner un peu ou de la contenir. Depuis six mois, lorsque je m’assois devant le clavier, c’est de la maladie dont je souhaite parler, c’est d’elle uniquement dont je puis parler. Alors, j’ai fait ça, abandonner le roman en train de se faire, et j’écris à propos de Thomas, je raconte la vérité pour la première fois, je suis dans le réel. J’ignorais que les mots pouvaient dire le réel. »

Philippe Besson – Son frère.

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Une langue incroyablement étrangère…

Marguerite Duras - L'AmantIl n’y a pas de vitres aux fenêtres, il y a des stores et des persiennes. Sur les stores on voit les ombres des gens qui passent dans le soleil des trottoirs. Ces foules sont toujours énormes. Les ombres sont régulièrement striées par les raies des persiennes. Les claquements des sabots de bois cognent la tête, les voix sont stridentes, le chinois est une langue qui se crie comme j’imagine toujours les langues des déserts, c’est une langue incroyablement étrangère.

Marguerite Duras – L’Amant

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Tout est Nada…

Nancy Huston - Instruments des ténèbres - Actes Sud - 1996« Je n’ai jamais voulu connaître les noms des plantes, des fleurs, des arbres : c’est dérisoire, un jeu. D’abord on leur invente des noms et ensuite on met à l’épreuve notre connaissance de ces noms, ils n’ont pas de noms, alors pourquoi faire semblant ?
La nature est muette.
C’est moi qui nomme.
Je me suis moi-même nommée, ou plutôt renommée. Mes parents m’avaient appelée Nadia et quand il m’est devenu clair que I, le je, n’existait pas, je l’ai éliminé. Dorénavant mon nom, mon petit nom, mon nom de plume, mon seul nom restant, c’est : Nada. Le néant. L’initiale N m’enchante au plus haut point. Selon certain auteur français du siècle dernier, ce phonème est singulièrement apte à exprimer des idées de négation, d’anéantissement et de nihilisme, et j’ai tendance – Nil Nul Nix Niet – à lui donner raison. L’auteur en question s’appelait Nodier. »

Nancy Huston – Instruments des ténèbres – Actes Sud – 1996

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La tête pleine de mots morts vivants…

Ecchymoses, de Audrey DupontÉcrire ou ne pas écrire. Ça ne vient pas. Pourtant c’est là, sous-jacent. Ça m’emplit la tête. J’ai la tête pleine de mots morts vivants qui viennent hanter ma pauvre cervelle. J’en ai presque la nausée. La main prolongement de l’esprit, tout ça c’est des conneries ! Ça ne marche pas. Ça ne marche plus. J’ai trop peur. S’affranchir de cette peur paralysante. Seule l’angoisse créatrice a droit de cité dans le roman rêvé. Tu dis : les mots n’ont pas d’importance, moi je les mets sur un piédestal. A tort peut-être. Mais à tort de vivre alors. Tu dis aussi qu’on ne ment qu’avec des mots. Alors je veux mentir, et travestir ma langue. Je veux être cette innommable menteuse. Devenir la putain des mots. Celle qui se fait enfiler par des kilomètres de phrases, et qui mouille devant les épithètes. Celle qui suce langoureusement les synonymes et masturbe les onomatopées. À force de larmes et de souffrances, de face à face pervers avec l’A4 livide, je deviendrai, quoi qu’il m’en coûte, cette maîtresse indomptable du verbe. Et c’est à coups d’archaïsmes, de verlan, et de néologismes, que je rallumerai les flammes mourantes de nos interminables dîners littéraires aux chandelles.
Je sortirai blafarde, usée mais victorieuse de ce tête à tête avec l’écran vide.

Ecchymoses, de Audrey Dupont

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L’odeur du bouleau sous la pluie, mais en un seul mot…

(…) elle me demande de l’aider à trouver un mot, un adjectif pour qualifier quelque chose qui s’abat sur les humains, pas forcément de nature météorologique comme la pluie, plutôt un mot associé à la fin du monde dans l’âme et le coeur des hommes, mais pas directement, plutôt de manière détournée (…). Quelque chose comme l’odeur du bouleau sous la pluie, mais en un seul mot. Le médecin accoucheur prétend qu’il n’existe pas de mot unique qui soit si vaste.

L’Embellie de Olafsdottir Audur Ava

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Les mot exprès pour dire les choses qu’on ne voit pas.

Elle dit : jouir.
Hélène dit que c’est ça. Elles se regardent et rient du bonheur de se retrouver.
Hélène dit :
– Ma mère, elle dit qu’il ne faut pas dire ce mot, même quand on le comprend. Que c’est un mot mal élevé. Ton petit frère il dit quel mot ?
– Aucun. Il dit rien mon petit frère. Il sait rien. Il sait que ça existe. Tu verras, la première fois que ça nous arrive… on a peur, on croit qu’on est en train de mourir. Mais lui, mon petit frère, il doit croire que le mot est caché. Qu’il n’y a pas de mot exprès pour dire les choses qu’on ne voit pas.

Marguerite Duras – L’Amant de la Chine du Nord

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Bienvenue à Suspicious river…

Les touristes aiment qu’on les prennent en groupe sous le panneau annonçant BIENVENUE À SUSPICIOUS RIVER. Le nom de la ville les fait rire, même s’il ne veut plus rien dire pour nous, si jamais il avait un jour signifié quoi que ce soit, d’ailleurs — de simples assonances et des syllabes évoquant l’image vague d’un endroit où nous savons que nous vivons.

Laura Kasischke – A Suspicious River

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Voici un corbeau mort…

Dans ton cerveau il y a un nuage tout blanc, comme une boule de coton… Tu le vois ?
— Oui.
— Eh bien… Il y a une ficelle qui sort de ce nuage, n’est-ce pas ? Et si tu tires doucement sur la ficelle, tu vois plein de petits rubans de couleur, comme sur la queue d’un cerf-volant… Les rubans sont attachés les uns aux autres… Ce sont des mots… Et si tu continues de tirer doucement — Oh, regarde ce qu’ils t’apportent de l’autre côté du nuage!
J’ouvre les yeux mais Mercedes dit en souriant : Non, quand je dis « regarde » il s’agit de regarder à l’intérieur, et pour ça il faut regarder les yeux fermés. Bon. Alors. Maintenant la magie va se produire. Les images vont glisser de mon cerveau dans le tien. Tout ce que je dis, tu vas le voir.
Elle continue de parler d’une voix très basse, avec des pauses entre chaque mot : Voici un corbeau mort… Voici… une fée aux ailes iridescentes… Voici… un bol de porridge… Tu les vois, Randall ?

Nancy Huston – Lignes de faille

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Lire d’autres extraits sur mon ancien site.

 

Publié le 24 juillet 2016