Here come the sun, une nouvelle pour sortir de l’hiver.

Menacée par un beau-père vicieux, Priscilla prend ses jambes à son cou et se réfugie sur Mars, la ville où elle a laissé son enfance et Nadia, sa grande sœur…

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HERE COME THE SUN

— Allons, Priscilla fait un effort ! me répétait ma mère avec sa voix flinguée à la scie sauteuse. Il est pas si méchant mon Léon.
Non penses-tu ! Pas méchant du tout… juste obsédé par l’idée de me coincer dans un coin pour me tripoter. Il en avait la bave aux lèvres ce salopard. J’avais pourtant rien d’une meuf à faire fantasmer les vieux. Entre mon 75A, mes jambes d’araignée et mes cheveux courts… À moins que… à moins que le gros baveux en pince pour les petits garçons ? Merde ! J’avais jamais pensé à ça !
— Essaye d’être plus gentille avec ton beau père, elle me disait aussi.
C’est ça oui… Je discutais même plus. Ni pour ça, ni pour ce prénom stupide qu’elle était la seule à utiliser. Je m’étais fait une raison et j’essayais de me protéger. Je m’étais fixé le mois de juillet, pour finir l’année scolaire avant de me trouver un endroit plus sûr. Mais j’avais pas prévu les attaque du gros. J’ai donc changé de plan à toute berzingue. Là où j’ai déconné, c’est en m’y prenant au dernier moment.
J’avais fait mon sac à l’arrache en apprenant que Léon allait rester à l’appart pour me garder, vu que ma mère partait en déplacement. Me garder ! Comme si j’avais besoin d’une nounou à quinze ans. Et surtout d’une nounou pareille ! Du coup, j’avais juste pris mon sac de classe et remplacé mes affaires par des fringues et mon journal. J’avais même pas pu récupérer mon téléphone, oublié au collège, ni mon livret de Caisse d’épargne sur lequel ma grand-mère – la gentille : la morte – m’avait déposé cinq cents euros, ni mon chouette ordi que ma mère m‘avait emprunté la veille pour voir un film, ni ma guitare chérie, ni mon T-shirt Kill Bill qui était au sale, ni… Enfin, j’ai quand même eu du pot, j’ai pu voyager gratos et sans me faire repérer grâce à une de ces bonnes vieilles grèves SNCF. Y avait un bordel pas possible à Part-Dieu et j’ai attendu qu’un train surpeuplé parte enfin vers le Sud pour m’y embarquer. Adios Lyon, adios les craignos et bon débarras !
Une fois sur place, rien ne s’est passé comme prévu… À peine débarquée, j’ai foncé au Desperados, le bar que fréquentait Nadia à l’époque, juste à côté du collège. Manque de pot, tout avait changé : le patron, les clients et même le nom. Non, n’essayez même pas de deviner… Le Rados, comme on disait avec Nadia, était devenu Le bar des amis… Sans dec’, j’ai failli leur dire, vous avez pas trouvé plus con comme nom ? Bon ben c’était plié, je risquais pas de retrouver Nadia au Bar des amis ! C’est là que j’ai commencé à flipper sérieux. Il me restait cinquante euros… J’allais pas aller loin avec ça.
J’ai rôdé autour du collège Marcel Pagnol, c’était la récré… J’ai aperçu un type à travers le grillage : Romain Despentes, le fi-fils à sa maman. Il était dans ma classe en cinquième… Il avait toujours ses grosses lunettes et son air fayot. C’est pour ça qu’on l’avait surnommé Harry Potter. Je lui ai fait signe et il s’est vite approché en rougissant. Ça m’est aussitôt revenu… il m’aimait bien l’apprenti sorcier… Il me matait toujours en douce et dès que je le surprenais, il passait en mode cerise, comme maintenant… Je lui ai dit que j’étais un peu dans la merde et qu’il fallait que je trouve un endroit pour une ou deux nuits…
— … Ben… je pourrais te planquer au sous-sol de mon immeuble ?
— Ouais ?
— Faut que je pique la clé de la cave. C’est pas terrible, mais…
— Non c’est cool. Ça me va.
— Passe vers huit heures ce soir. Attends-moi en face de l’entrée, vers l’abribus… Je viendrais te chercher.
— Nickel. Merci !

Je savais pas trop par où commencer mes recherches, alors j’ai décidé d’aller au plus près, vers le port. Avec un peu de pot, je tomberais peut-être sur une vieille connaissance…
J’ai pris la mer en pleine poire ! Ça faisait deux ans que je me faisais des shoots virtuels en me baladant sur Mars avec Google Maps, mais là… ça m’a stoppée net ! Tout m’est revenu : la mèche blanche de ma sister, sa caravane pleine de trésors où on se cachait pour fumer des joints et écouter ses vieilles cassettes, les virées dans sa bagnole le long de la côte. On roulait à fond en hurlant les chansons de Nirvana et de Patti Smith… Et puis les mouettes, le ciel… ça parait con, mais il est pas pareil ici. Et la mer… les bateaux qui disparaissaient à l’horizon et qui revenaient, toujours plus gros…
Des fois, on jouait à un truc… on se mettait tout au bord du quai en tournant le dos à la mer. On attendait l’ombre… une ombre énorme, comme si la nuit tombait en plein après-midi. Alors, on se retournait et on prenait un coup au cœur en découvrant un paquebot qui venait de pousser là comme un gratte-ciel. Ça me faisait toujours un peu peur, mais j’adorais cette peur là…
J’ai pas mal traîné avant de rejoindre ma cave. J’ai exploré tous les endroits où on avait l’habitude d’aller. Y avait ce petit bar minable, vers la gare où Nadia achetait son shit. J’ai demandé au patron – une espèce de Skin sans dents avec la tête encore plus cabossée qu’à l’époque – s’il l’avait vu récemment, mais il ne se souvenait même pas d’elle. Il a ricané quand je l’ai décrite : « Une belle nana d’une trentaine d’années, brune avec une mèche blanche, de taille moyenne, qui ressemblait un peu à Karin Viard… » C’est quoi qui était drôle ? Quel con !
Après, je me suis fait le Mac-Do où on atterrissait parfois en fin de soirée, la Fnac où on restait trois plombes pour lire des BD, le Petit Casino où on achetait des bières… mais rien. J’ai même pris le bus pour aller sur le grand parking avant les Calanques, là où elle garait parfois sa caravane… toujours rien. J’aurais jamais dû partir à Lyon. J’aurais dû me casser au lieu de suivre bêtement ma mère dans cette ville pourrie ! Ça m’aurait déjà évité toutes ces galères avec l’autre naze…

Harry a tenu sa promesse, il est arrivé à huit heures pile à l’arrêt de bus, complètement flippé…
— Faut que je remonte vite, j’ai dit que j’avais oublié un livre dans la voiture.
Il m’a expliqué en route que c’était mort pour la cave. Il avait pas réussi à piquer la clé sans se faire repérer. Ça avait l’air super cool l’ambiance chez les Dursley !
— Désolé, il a ajouté, mais tu va devoir dormir dans le local à poubelles.
— Tu rigoles, j’ai fait.
— Ben non.
J’ai rien ajouté. De toute façon, j’avais pas le choix : c’était ça où la rue…
— Je vais te montrer où il faut te planquer si jamais quelqu’un entre ici. Il y a un coin au fond où on peut pas te voir.
— Super, j’ai dit.
— Et si tu peux, évite de fumer.
Ça tombait bien, j’avais plus une miette de tabac.

Ben voilà… j’en étais là : future prostituée junky qui commençait sa carrière en pieutant derrière des poubelles.  Merci maman, merci gros baveux, merci la vie !
En farfouillant dans le local, j’ai dégoté un rouleau de sacs noirs et je me suis emballée dedans. Je me sentais très con dans mon pyjama de vampire mais j’avais un peu moins froid. J’aurais aimé avoir au moins mon ordi, entendre sa petite musique quand il se met en route, le sentir chaud et vivant sur mes genoux…
Y avait un seul truc bien dans cette piaule, c’était la prise. J’ai pu recharger mon MP3 et m’écouter les chansons que Nadia m’avait téléchargé avant que je déménage. J’ai mis Come as You Are en boucle et j’ai essayé de m’endormir…

J’ai été réveillée par la porte du local qui a claqué quand quelqu’un est venu jeter sa poubelle. Il était six heures du mat’ ! J’ai dégagé fissa.
Ensuite, j’ai galéré pendant trois jours pour essayer de retrouver la trace de Nadia. Tous les soirs, je retournais dormir dans mon local. Harry n’avait même plus besoin de m’aider, il m’avait filé le code de l’immeuble et je me faufilais au sous-sol dès que la voie était libre. Je laissais mon sac planqué dans le recoin pour pas me le trimballer partout et me faire repérer. Entre temps, je m’étais dégoté une couverture et un pull super chaud dans une friperie de la Croix Rouge. Pour sept euros, le mec m’avait même ajouté une grosse lampe torche qui traînait vers le comptoir et qui devait être à lui… J’y voyais un peu mieux dans mon bouibouis. J’ai pu reprendre mon journal et j’ai même essayé d’écrire une chanson pour raconter ma fugue… mais sans ma guitare j’y arrivais pas.
J’ai failli couper ma mèche pour qu’on ne puisse pas me reconnaître trop facilement, au cas où ma mère ait signalé ma disparition… mais je me suis dit que les flics avaient sûrement mieux à faire que de me rechercher.
Pendant ces trois jours, j’ai fait tous les bars, les boites, les parcs… tous les endroits où on traînait avec Nadia. Je commençais vraiment à fatiguer. S’il n’y avait pas eu Léon le Cochon, j’aurai presque renoncé. Elle était pas si mal ma vie à Lyon avant l’arrivée de ce gros dégueulasse… Sophie et Vanda me manquaient. J’avais même pas eu le temps de les appeler… ni elles, ni les trois zigotos du club de littérature. J’avais beau me moquer, les appeler Riri, Fifi et Loulou, je les aimais bien. Et puis j’avais appris plein de truc dans ce club, avec ce prof de français qui nous aidait à écrire des histoires. Des fois je pensais à lui… le coup où il avait lu ma nouvelle sur Marseille à toute la classe…
J’allais attaquer ma quatrième journée à tournicoter sur Mars quand je me suis souvenue d’Henri, l’oncle de Nadia, celui qui tenait un stand de vieux disques aux puces…  Mais comment j’avais pu l’oublier celui-là ?! On se foutait de lui en l’appelant Le roi du vinyle ! C’est là que Nadia refaisait ses stocks de cassettes… Mais quelle con ! C’est lui qu’il fallait que je retrouve !

Quand elle a répondu au téléphone, Nadia a juste dit « Oui ? » mais j’ai immédiatement reconnu sa voix. Elle aussi :
— Lola ! elle a dit, mais t’es revenu ?
Je lui ai tout raconté : le beau-père pervers, le train, les poubelles. Je lui ai dit que je la cherchais partout depuis mon arrivée et que j’avais fini par la retrouver grâce à Henri…. Elle m’a expliqué qu’elle vivait depuis un an avec son nouveau fiancé, un musicien. Toujours à Marseille mais dans un vrai appart, à la Plaine.
— Allez, ramène-toi vite ma Lola !
Ça m’a fait tellement plaisir de la voir comme ça, avec ce Fred qui avait l’air bien plus cool que tous les zonards qu’elle se trouvait avant. Je leur ai raconté ma fugue et comment j’ai atterri dans mon sous-sol trois étoiles…
— Bon ben, tu y retournes pas, a dit Fred. Pas question ! On va te faire une place ici.
J’ai regardé autour de moi. Ils avaient un minuscule F2. Ça voulait dire que j’allais dormir dans leur salon, entre l’ordinateur, le piano numérique, les guitares et les piles de CD et de 33 tours qui montaient jusqu’au plafond.
— C’est gentil… ça me dépannerait bien… mais juste pour une nuit ou deux, j’ai dit. Après je vais trouver une solution.
Nadia a fait son sourire que j’aimais bien. Elle a pas dit : « Et c’est quoi ta solution grosse maline ? » mais je me doutais bien qu’elle le pensait.
Fred a soupiré et puis il a dit :
— Sinon, y a Glou…
— Pourquoi vous rigolez ? j’ai demandé. C’est quoi Glou ?
— C’est la mémé de Fred.
— Pourquoi vous l’appelez Glou ?
— Ben… la première fois que Fred m’a emmenée chez sa grand-mère, elle m’a piqué mes clés de voiture…
— Ouais, elle fait ça souvent, s’est marré Fred.
— Enfin… bref, on a cherché pendant des plombes et puis, finalement, on lui a demandé ce qu’elle en avait fait. Elle a fermé les yeux comme si elle réfléchissait à fond, elle a fait un grand sourire, genre J’ai une illumination et elle a dit… glou.
— Et alors ?
— Eh ben, on s’est pris un fou rire de la mort et depuis… on l’appelle comme ça.
— Elle est malade… euh… genre Alzheimer ?
— Elle est surtout très vieille, a dit Fred. Elle perd un peu la boule. La journée ça va, y a du monde pour s’occuper d’elle, mais la nuit elle est toute seule dans sa maison. Donc… si ça te dit ?
— Euh… je pense pas que ça va marcher… j’ai dit. En général ils m’aiment pas, les vieux…
— Pas Glou… Elle est peace and love ma mémé.
— Ah ouais… je sais pas… En fait, ça me fait un peu flipper…
— Tu sais quoi ? a proposé Fred. Demain je vais lui faire ses courses. Si tu veux, je t’emmène, je te présente, tu visites, tu vois si ça te branche, tout ça… et après tu décides. Si ça te fait toujours flipper, pas de lézard, on laisse tomber.
— Ok.

Ben voilà, l’histoire se termine… dans un quartier pénard de Marseille, chez une petite vieille à la mémoire de poisson rouge qui éclate de rire et me dit bonjour chaque fois qu’elle me croise. Il paraît que c’est ma mèche qui la fait marrer…
Quand j’ai débarqué chez elle, elle a tout de suite flashé sur mon perfecto. Je lui ai proposé de l’essayer, pour blaguer, et elle a dit oui avec son sourire de gosse. Quand Fred est revenu des courses, il a retrouvé sa mammy en perf’ en train de me montrer comment on fait la soupe. Il paraît qu’elle cuisinait super bien avant mais elle oublie toutes les recettes, sauf celle-là. Du coup, elle peut en faire deux ou trois par jour. L’aide à domicile récupère les légumes épluchés et les colle au congèl au fur et à mesure…

Je suis retourné à Lyon avec Nadia, juste pour récupérer ma guitare et mon ordi. Ma mère n’a pas fait d’histoires quand je lui ai dis que je m’installais sur Mars. Je crois qu’elle a enfin pigé de quoi son Léon était capable. On est resté en bons termes. Elle m’envoie même du fric, de temps à autre…
La vieille bagnole de Nadia a repris du service. Tous les week-ends on file le long de la côte en buvant des bières et en braillant nos chansons.
Il a été très long cet hiver… long, froid et solitaire. On aurait dit que le soleil avait disparu pour toujours. Mais non… Je sors mon bras par la fenêtre grande ouverte, le son est à fond, la mer bleu nous suit en riant : « Here comes the sun, here comes the sun and I say it’s all right ! It’s all right ! »

Marie-Hélène Branciard • Août 2014 – Nouvelle écrite pour un défi de l’Académie Balzac.

Publié le 10 mars 2018