Vendredi ou les larmes du Pacifique – Concours Nouvelle Hommage à Duras

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Dès le coucher du soleil j’arrêtais d’écrire. Lasse des stylos bille dénichés par sacs dans une armoire métallique. Plus d’électricité, plus d’ordinateur. Après avoir fouillé l’école, la maison, j’ai pensé à la cave. Sous l’ampoule inutile mon ombre finit par trouver ce que je cherchais. Je la pris et la tendis hors du cachot. À la lumière, la chose apparut, d’abord trop noire, sale, cabossée, puis, tout à coup, indubitable. The « Typewriter ».
Je l’observais, critique. Un escalier fait de petites marches glissantes, mal étiquetées, noires, blanches, etc., de la couleur exacte de mon histoire. La tenant à bout de bras je me dirigeais vers la cuisine et la posais sur la table. J’écartais les papiers souillés de pattes de mouches, me remplis un verre, enroulais une feuille blanche et m’installais déterminée à écrire la vérité. Rien que la vérité. À pousser dans un coin du salon, derrière l’argenterie, les artifices ordinaires d’un espoir stupide. À me faire la peau. À ne plus « écrire autour des choses sans aller jusqu’à elles ».
Dès le lever du soleil je commençais à écrire.
Je m’installais à la table de la cuisine, près de la fenêtre, des bouteilles de whisky et des cartouches de cigarettes. Je décidais de ne pas me soucier des ratures. Toujours, me disais-je, je cherchais à perfectionner mon histoire. Rien ne se faisait d’un seul coup.
La nuit je marchais sous le préau et dans la cour.
La lune, elle ne réveillait plus les oiseaux, morts depuis longtemps… Je tournais en rond, de ces ronds apaisants qu’enchaînaient avant moi les instituteurs de cette école morte. Moins morte cependant que le reste de la ville puisque la catastrophe avait eu lieu pendant les vacances d’été.
Je ne sortais plus jamais dans la cité irradiée. J’avais fait une vingtaine d’allers-retours avec le vélo et sa remorque pour récupérer le whisky, les cigarettes, le café, la nourriture et le papier.
Inéluctablement, je m’attachais à la machine, seule chose un peu vivante sur mon île. Je lui donnais un nom : « Vendredi ». Je me sentais si seule, si loin, tellement seule et prisonnière du silence que je me mis à lui parler.
La treizième nuit, j’eus une peur terrible. Du silence sans fond, ma sauvage m’appelait. Des crépitements irréguliers arrivaient de la cuisine. Des survivants ? Cela devait bien arriver. Pourquoi serais-je la seule ?
Je me glissais dans l’obscurité de la maison et la fouillais à tâtons. Rien. La machine muette et le silence à nouveau, profond comme la tombe.
C’est le matin que j’eus plus peur encore, en découvrant le message tapé dans la nuit sur la feuille que j’avais laissée en plan la veille :
« Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite D.
Quelqu’un avait entendu mes élucubrations et de moi se moquait.
Je fouillais l’école, les dépendances, le garage… sans cependant trouver le courage d’aller plus loin. La puanteur des cadavres venant de la ville était telle qu’aucun être humain n’aurait pu y résister.
Plusieurs nuits passèrent.
Je reprenais mes habitudes, je lui parlais à ma sauvageonne, celle que j’appelais désormais Marguerite.
La vingt-cinquième nuit, un autre crépitement me réveilla en sursaut. Je me faufilais jusqu’à la porte de la cuisine, risquais un œil : Marguerite écrivait, seule. Je distinguais les barres de caractères qui s’agitaient dans le noir. Ce fut plus long cette fois. Je dus attendre la lumière de l’aube pour déchiffrer son texte :
« Ici, Marguerite a vécu. En moi elle revient. Elle me parle du Chinois, de l’enfant, du “vent qui se débat”, des terres salées par les larmes. Elle parle de cette maison au milieu d’une cour d’école où tout avait bien commencé… “On aurait dit une fête”… mais la tragédie veillait. Un amour effrayant. Effrayé. Une “valse désespérée”. Des larmes encore et des cris emportés par le Pacifique vers un autre continent… »

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Marie-Helene-Branciard-Laureate-Envie_D_EcrireMarie-Hélène Branciard – 1er septembre 2014. Lauréate du concours de nouvelles Enviedecrire.
« Marie-Hélène Branciard est notre auteure du mois d’octobre grâce à sa nouvelle Vendredi ou les larmes du Pacifique. Elle a publié son premier roman intitulé Les loups du remords en 2015. Elle tient également un blog dédié au journalisme, au web-design et à l’écriture depuis 2000. Nous lui avons posé quelques questions à l’occasion de sa victoire… » Interview en ligne.

Publié le 9 juillet 2017