Chanson d'amour


Besame, besamemououcho… Une voix rauque module l'éternel standard. Veste bleue nuit, cravate rose, mocassins blancs, courbé sur son sax, un matador triste attise l'émotion.

Vêtu de son habit de lumière, Barney répète inlassablement, s'invente des solutions fragiles : impro subtiles, décalages de notes…

Une lumière loustalienne souligne les pans d'ombre et chavire sur des îlots de clarté. Besame, besamemououcho s'étire sous le regard de Pauline.

Barney se balance, il oublie un instant la drogue dans ces moments rares où il retient la nuit et le temps.
Tout le jour, cloîtré dans sa chambre d'hôtel, il entretient, cire, patine, embellit obsessionnellement le cuir doux de ses mocassins blancs… Il n'invente rien, il répète inlassablement ce geste dérisoire :

"Des esquisses, une matérialisation de ce que l'on peut tenter".

Le pied tapote, se balance, comme engourdi, retombe sur les dernières mesures, un spot bleu le fait briller une dernière fois. La légende du jazz s'illumine ; les vieilles MG, le sourire rare de Pauline et les feulements du saxe cuivré nous font comprendre cet amour exclusif pour les mocassins de Barney. La voix se casse, veloutée, granuleuse comme la trame usée d'un tissu fragile, elle bouleverse au-delà des mots…

"Ce n'est plus une durée vertigineuse qui nous charrie vers une fin catastrophique, le temps se maîtrise, s'articule, se développe selon des étapes que l'on distribue avec réflexion."

Quelque fois, une impro jaillit et là, ce n'est plus un jeu. Barney tue le temps, "le met à mort", profitant de l'état hypnotique d'une salle qui se balance…

Ce qui fait alors son génie c'est "cette virtuosité à broder des développements harmoniques et rythmiques sans précédent autour de ce canevas déjà maintes fois utilisé. Le changement, l'inattendu ne sont issus que d'une figure sans cesse ressassée."

Et là, la souffrance de Barney, à mesure qu'il pose ses banderilles, qu'il invente douloureusement un nouveau geste difficile, est incommensurable. Vite, il se replonge avec délice dans le standard tiède ! Besame besamemououcho...
Plus tard, dans la chambre froide, loin de Pauline et sans sa poudre de rêve, Barney n'arrive pas à dormir. Il observe ses mocassins blancs au pied du lit et c'est une peur filasse qui dégouline de tout son corps.

"Ces chaussures qui bâillaient au bord du lit avaient bougé au souffle d'un bœuf étendu sur l'herbe et un porc saigné à blanc piaillait dans la graisse dont le savetier les avait enduites. La mort violente était partout, comme dans une boucherie ou un enclôt patibulaire."

C'est pour cela que Barney joue la nuit. Qu'il tangue ainsi jusqu'à l'épuisement et aligne les clichés d'un désespoir maquillé. Un collier noir de mots acerbes lancés sur le rythme tendu d'un riff éternel :

"Santiago, cuir, perfecto, shooteuses, tennis, mur gris, chaînes, lunettes noires. Hope I die before I get old."

Un tas d'objets comme entassés dans un "temps désaffecté", grenier magique dans lequel il n'y a plus qu'à piocher. Et là, quand il les retrouve, "elles sont autres les choses, elles possèdent on dirait plus de force pour aller en lui plus tristement, plus profondément encore."

Les jours et les nuits sans Pauline se succèdent, un soir, le matador triste aux chaussons de lumière choisit de s'effacer.

Courbé sur son sax, "il joue Besame Mucho comme personne ne l'a jamais joué et tant mieux si Jo et les autres restent silencieux dans son dos : c'est son histoire à lui, il n'a besoin de personne pour l'aider à la raconter, lorsqu'il a joué sa dernière note on n'entend même plus les glaçons tinter dans les verres."

La voix rauque s'est tue, Barney n'a plus rien pour le retenir… Un dernier sachet de poudre et la légende du jazz peut commencer…

Comme s'il avait laissé un mode d'emploi, d'autres alignent et polissent les notes, les mots ou les clichés du désespoir. On regarde comme si c'était la mer les extraits mille fois déjà vus de films éternels : Gilda qui retire son gant, Bogart qui tire sur son clop en plissant toujours un peu les yeux…

"Comme les chansons d'amour, les clichés disent des choses éternellement vraies et le jeu consiste à le dire d'une manière imperceptiblement différente, de réinsuffler de l'émotion dans des carcasses un peu usées."

Que serait "Ex-fan des sixties" sans la voix triste de Birkin… ? On ne retrouverait plus l'ombre des Shadows, des Birds ou des Doors…


Bibliographie

Loustal et Paringaux, "Barney et la note bleue" - Casterman - 1987

Pierre Taminiaux, "Jazz, tradition tragique et régime nocturne" - Revue Société - 1984

Pierre Sansot, "Poétique de la ville" - Klincksieck - 1984

Marguerite Yourcenar, "Le temps, ce grand sculpteur" - Gallimard - 1983

Louis-Ferdinand Céline, "Voyage au bout de la nuit" - Gallimard

Patrick Eudeline, "L'aventure punk" - Sagittaire - 1977

Serge Gainsbourg, "Ex-fan des sixties".


Marie-Hélène Branciard,
"Figures de pompes et drôles d'allures" (1993).

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