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Vêtu
de son habit de lumière, Barney répète inlassablement,
s'invente
des solutions fragiles : impro subtiles, décalages de notes
Une
lumière loustalienne souligne les pans d'ombre et chavire
sur des îlots de clarté. Besame, besamemououcho s'étire
sous le regard de Pauline.
Barney
se balance, il oublie un instant la drogue dans ces moments rares
où il retient la nuit et le temps.
Tout
le jour, cloîtré dans sa chambre d'hôtel, il
entretient, cire, patine, embellit obsessionnellement le cuir
doux de ses mocassins blancs
Il
n'invente rien, il répète inlassablement ce geste
dérisoire :
"Des
esquisses, une matérialisation de ce que l'on peut tenter".
Le
pied tapote, se balance, comme engourdi, retombe sur les dernières
mesures, un spot bleu le fait briller une dernière fois.
La légende du jazz s'illumine ; les vieilles MG, le
sourire rare de Pauline et les feulements du saxe cuivré
nous font comprendre cet amour exclusif pour les mocassins de
Barney. La voix se casse, veloutée, granuleuse comme la
trame usée d'un tissu fragile, elle bouleverse au-delà
des mots
"Ce
n'est plus une durée vertigineuse qui nous charrie vers
une fin catastrophique, le temps se maîtrise, s'articule,
se développe selon des étapes que l'on distribue
avec réflexion."
Quelque
fois, une impro jaillit et là, ce n'est plus un jeu. Barney
tue le temps, "le met à mort", profitant de l'état
hypnotique d'une salle qui se balance
Ce qui fait alors son génie c'est "cette virtuosité
à broder des développements harmoniques et rythmiques
sans précédent autour de ce canevas déjà
maintes fois utilisé. Le changement, l'inattendu ne sont
issus que d'une figure sans cesse ressassée."
Et
là, la souffrance de Barney, à mesure qu'il pose
ses banderilles, qu'il invente douloureusement un nouveau geste
difficile, est incommensurable. Vite, il se replonge avec délice
dans le standard tiède ! Besame besamemououcho...
Plus
tard, dans la chambre froide, loin de Pauline et sans sa poudre
de rêve, Barney n'arrive pas à dormir. Il observe
ses mocassins blancs au pied du lit et c'est une peur filasse
qui dégouline de tout son corps.
"Ces
chaussures qui bâillaient au bord du lit avaient bougé
au souffle d'un buf étendu sur l'herbe et un porc
saigné à blanc piaillait dans la graisse dont le
savetier les avait enduites. La mort violente était partout,
comme dans une boucherie ou un enclôt patibulaire."
C'est
pour cela que Barney joue la nuit. Qu'il tangue ainsi jusqu'à
l'épuisement et aligne les clichés d'un désespoir
maquillé. Un collier noir de mots acerbes lancés
sur le rythme tendu d'un riff éternel :
"Santiago,
cuir, perfecto, shooteuses, tennis, mur gris, chaînes, lunettes
noires. Hope I die before I get old."
Un tas d'objets comme entassés dans un "temps désaffecté",
grenier magique dans lequel il n'y a plus qu'à piocher.
Et là, quand il les retrouve, "elles sont autres les choses,
elles possèdent on dirait plus de force pour aller en lui
plus tristement, plus profondément encore."
Les
jours et les nuits sans Pauline se succèdent, un soir,
le matador triste aux chaussons de lumière choisit de s'effacer.
Courbé
sur son sax,
"il joue Besame Mucho comme personne ne l'a jamais joué
et tant mieux si Jo et les autres restent silencieux dans son
dos : c'est son histoire à lui, il n'a besoin de personne
pour l'aider à la raconter, lorsqu'il a joué sa
dernière note on n'entend même plus les glaçons
tinter dans les verres."
La
voix rauque s'est tue, Barney n'a plus rien pour le retenir
Un dernier sachet de poudre et la légende du jazz peut
commencer
Comme
s'il avait laissé un mode d'emploi, d'autres alignent et
polissent les notes, les mots ou les clichés du désespoir.
On regarde comme si c'était la mer les extraits mille fois
déjà vus de films éternels : Gilda qui
retire son gant, Bogart qui tire sur son clop en plissant toujours
un peu les yeux
"Comme
les chansons d'amour, les clichés disent des choses éternellement
vraies et le jeu consiste à le dire d'une manière
imperceptiblement différente, de réinsuffler de
l'émotion dans des carcasses un peu usées."
Que
serait "Ex-fan des sixties" sans la voix triste de Birkin
? On ne retrouverait plus l'ombre des Shadows, des Birds ou des
Doors
Bibliographie
Loustal
et Paringaux, "Barney et la note bleue" - Casterman - 1987
Pierre
Taminiaux, "Jazz, tradition tragique et régime nocturne"
- Revue Société - 1984
Pierre
Sansot, "Poétique de la ville" - Klincksieck - 1984
Marguerite
Yourcenar, "Le temps, ce grand sculpteur" - Gallimard - 1983
Louis-Ferdinand
Céline, "Voyage au bout de la nuit" - Gallimard
Patrick
Eudeline, "L'aventure punk" - Sagittaire - 1977
Serge
Gainsbourg, "Ex-fan des sixties".
Marie-Hélène Branciard, "Figures
de pompes et drôles d'allures" (1993).
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