Gueule d'empeigne


J'en entends qui murmur'nt plein d'morgue : Quoi qu'i' nous veut, c'macchabé'là ? Pour sûr qu'il arriv' de la Morgue/Avec la gueul' d'empeign' que v'là !

Th. Botrel - Montmartre et ses chansons.

On dit bien "Chanter comme un pied", comme une godasse, une vieille pantoufle enrouée qui aurait prit la pluie… Voix délavées dont les aspérités et les imperfections font le charme du rock ou le charme tout court.

Voix terribles de gangsters...

Voix qui débarquent des USA "mal lavées des alcools de la nuit, voix terribles de gangsters…" (2)
Une voix dont on distingue la trame toute effilochée, qui râpe comme une barbe de trois jours et qui rassure en même temps qu'elle assure.
Une voix qui traverse le corps, ondule et se débat, imprégnée d'existence…

Vieilles tatanes aux babines retroussées...

Chanter comme une vieille godasse. Etrange expression pour redécouvrir une anatomie bizarre : de la tête aux pieds un souffle passe qui emporte la raison et on se met à observer ses pompes comme si elles allaient parler :

"Leurs rides et leurs coutures blanchies leur donnaient une expression, leur communiquaient une physionomie. Quelque chose de mon être avait passé dans ces souliers, ils me faisaient l'effet d'une haleine qui montait vers mon "moi", d'une partie respirante de moi-même." (3)

Vieilles tatanes aux babines retroussées toutes prêtes à s'insurger : "Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ?!"
Gueules d'empeigne, de métèque toujours un peu à côté de la plaque quand ils chantent ou qu'ils marchent ; et c'est ce décalage de vie qui nous émeut. "J'vas mourir en noir et blanc sur le skid row. Dans mes bottes de cow-boy italiennes, j'marche pour qu'ma face me r'vienne" chante Francoeur le rockeur.

Des chaussures qui engueulent le trottoir !

Billes de clowns, drôles de tronches et drôles de mots… Soudain, on comprend mieux la magie des images et du langage, de ces formules authentiques qui ont bourlingué jusqu'à nous. Des chaussures qui "engueulent le trottoir" aux "traîne-savates" qui marchent à l'ombre, une silhouette s'impose, force le passage, qu'un pinceau de lumière capture parfois, le temps d'une note : rauque'n roll…

Mots qui zig zig zaguent

"Ecrire ou prononcer un mot, c'est un coup de cloche qui fait longuement vibrer l'air à la longue" (4)... longue… longue… Mots qui zig zig zaguent et ramassent du sens comme de la poussière. Mots que l'on trouve dans les bâillements de semelles ou dans des flaques d'essence bleue, à l'image d'un Kerouac vagabond… Mots dangereux et fragiles, petits et gros, qui libèrent des forces sans nom. A moins qu'ils ne libèrent simplement un imaginaire qui ne demande qu'à mettre les pieds dans le plat pour affirmer son existence…

Epingles folles, têtes qui se balancent au loin, corps délivrés...

On se demande parfois qui, de la tête ou du pied, a le dernier mot. Si l'on marche avec sa tête ou si le pas fait en même temps que l'esprit l'expérience de l'espace et du temps… ? Sur un fond de ciel, les silhouettes noir et os de Giacometti s'avancent en forme de réponse. Epingles folles, têtes qui se balancent au loin, corps délivrés, carbonisés, comme des arêtes fichées sur un monstrueux piédestal. "Cette énorme masse de plâtre ou de bronze pourrait laisser croire que ces pieds sont chargés de toute la matérialité dont se débarrasse la tête… pas du tout ; de ces pieds massifs à la tête un échange ininterrompu a lieu." (5)

On a marché sur la tête !

Le pied n'est pas la réalité systématiquement opposée aux spéculations de l'esprit. Si l'on a "les pieds sur terre" et "la tête dans les étoiles", il arrive aussi que l'on "marche sur la tête" ou que l'on perde pied".

Chez les amérindiens Matis il arrive que l'on parle des pieds, de la tête, des mains ou du nez d'un objet plutôt que de désigner son sommet ou sa base… Ainsi, la "tête d'œuf" qui désigne pour nous un chauve, signale chez eux… une poule ! A savoir, "le couvre-chef" que constitue sur l'œuf la poule en train de couver...

Bibliographie

1. Cellard, J. "Dictionnaire du français non conventionnel", Hachette, 1991

2. Bialetowski "Marcel Banlieue" in "French Rock", Le Vagabond, 1982

3. Hamsun, K. "La faim", Sulliver, 1950

4. Junger, E. "Journal parisien", Ch. Bourgois Editeur, 1984

5. Genet, J. "L'atelier d'Alberto Giacometti". Œuvres complètes Gallimard, 1979

6. Erikson, P. "Les Matis de la tête aux pieds et du nez aux fesses" in "Les figures du corps", Nanterre, 1989

7. Bachelard, G. "La Poétique de l'espace" PUF, 1957

8. Cellard, J. "Dictionnaire du français non conventionnel", Hachette, 1991

9. Vecchi, P. "Barfly" in "Libération, 5/6 septembre 87

10. Céline, L.F. "Voyage au bout de la nuit", Gallimard.

11. Dunaway, F. "Chercher la Faye" in Libération, 5/6 septembre 87

12. Le Breton, D. "Mama Béa, vers l'infini du désir" in "French Rock", Le Vagabond, 1982

13. Genet, J. "Le funambule", Œuvres complètes, Gallimard, 1979

14. Frayssinet, C. "Folies résonnantes" in "Les figures du corps", Nanterre, 1989

15. Chevalier, J. "Dictionnaire des symboles", R. laffont, 1982

16. Francoeur, L. "Rock-désir", vlb éditeur, 1984

17. Eudeline, P. "L'aventure punk", Sagittaire - 1977

Marie-Hélène Branciard, "Figures de pompes et drôles d'allures" (1993).

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