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Le symbole de toutes les contestations
devient signe dintégration.
Associé à un blazer,
usé, destructuré, rouge, bleu ou noir, il se transforme
en simple pantalon. Le symbole de toutes les contestations devient
signe dintégration. Pour lhiver 88/89 et
le printemps 89, il continue à faire éclore toutes
les inspirations.
Tel un indicateur infaillible,
le jean nous permet de nous orienter au fil des humeurs de mode.
Dès le début des années 80, on assiste
en effet à lun des phénomènes les
plus importants sur le plan des comportements vestimentaires.
La civilisation du look balaye le mythe Levis et les nouveaux
désirs des consommateurs pulvérisent le jean uniforme.
On voit surgir des jeans hybrides recouverts de détails
qui transforment la ligne standard du modèle de base
: poches étranges, zips, jambes raccourcies... donnent
le signal dune mode surexposée. Les mouvements
sociaux et culturels ont en effet bouleversé au plus
haut point les comportements traditionnels.
Un bouillonnement esthétique
Noublions pas que le mouvement punk sest affirmé
dès la fin des années 70 et que ce bouillonnement
esthétique a été largement répercuté
par les médias. Plastique Bertrand chante « Ça
plane pour moi ! » suivi par une jeunesse avide de
nouveauté... "Ils sont déjà des centaines
- corps désarticulés, déjetés -
à sêtre créé une nouvelle élégance
anarchique, baroque ; à traverser le quotidien comme
un train fantôme." (1)
Le costume, en l'occurrence le
jean, a perdu sa fonction idéologique. On ne retient
plus que les éléments spectaculaires de la mode.
Le vêtement est davantage apprécié
pour lui-même que pour ce quil représente.
Des attitudes nouvelles prennent de lampleur qui vont
pousser le consommateur à créer son look en associant
et superposant des fringues jusque-là antinomiques.
Bleu comme hier...
Un tel bouleversement, au lieu de provoquer la crise du jean,
va lui permettre de simplanter différemment sur
le marché. On va assister à son renouveau. Un
renouveau qui, paradoxalement, va trouver ses marques dans le
passé : " Levis
retourne dans la légende" titre Libération... (2)
Le jean traditionnel en denim lourd et dun bleu profond
simpose. Il reste la valeur sûre de la mode. La
tradition prend le pas sur la fantaisie, elle la dépasse
en lintégrant parfois (black denim) pour permettre
ce glissement dun jean pur et dur vers lintemporalité.
Le jean met définitivement
le cap sur lusure.
Usé jusquà
la corde, stone washed, used et désormais
sanded (sablé), le jean de la fin des années 80
met définitivement le cap sur lusure. Un travail
technique très poussé, lié à une
sensibilité esthétique fin de siècle, a
permis cette éclosion. La technologie se met en accord
avec linsolite pour bricoler les matières de lair
du temps... Une tendance qui parvient aujourdhui à
son paroxysme : "Pour lété 88
toutes les formes dusure ont marché" nous
disent les fabricants. Du stone washed au sand washed en passant
par le délavé très clair, il semble quon
ait fait le tour de la question. Pour Guy Zenou (Biscotte),
lusure aurait même fait son temps :
"Le phénomène s'essouffle, cétait
un flash." Même son de cloche chez Naf-Naf ou lon
nous affirme : "Lusure, cest fini !"
Alors, usure ou
pas usure ? Même si les avis restent partagés,
même si lusé a encore de beaux jours devant
lui, il semblerait que lon soriente vers autre chose...
Pur & doux
Pour lété 89, on note donc une évolution
vers un jean très classique, basic ; celui des puristes.
Plutôt très foncé, de qualité, avec
un denim lourd (14 3/4) et des finitions extrêmement
soignées. Sur cette base vont néanmoins se greffer
des variantes composées de détails qui viendront
renforcer le critère dauthenticité. Style
pirate, indien, mexicain... les fantaisies restent relativement
sobres : triples surpiqûres et points darrêt
chez Loïs, points selliers pour le 134 de C17, plaques
métalliques, empiècements, vignettes pour Setrak,
cordons selliers chez Mako...
Après une mode surexposée,
on retrouve une volonté de sorienter vers la qualité :
tissus souples au toucher ultra doux et régulier chez
Edwin, double teinture (Night road) pour Lee Cooper, encore
de lusure mais de qualité (!) chez la plupart des
fabriquants.
Lété 89 semble marquer une pause dans cette
orientation : des indices, tels ce goût certain des consommateurs
pour des vêtements habillés, le laissant présager.
Le jean semble sorienter vers une transformation en profondeur
comme il la déjà fait dans le passé...
"Les gens ont envie de shabiller,
nous dit François Girbaud, regardez les groupes comme
Cure ; ils démontrent que les jeunes se retrouvent
dans des vêtements plus amples, plus sophistiqués.
Pour le jean, cest la même chose, il nest
plus le conducteur dune génération comme
dans les années 60. Le jean révolte nexiste
plus. On ne peut pas aller plus loin que le "destroy",
faire plus déchiré que le déchiré
est impossible..."
Le jean, après avoir enregistré ce travail du
temps quest lérosion, après sêtre
parés de milles détails, pourrait sorienter
vers une mutation en profondeur, un remaniement de fond.
Lémotion
en plus
Cest
sans doute à travers une première recherche au
niveau des tissus que sébauchera cette mutation.
On voit déjà que lusure se transforme ;
des reliefs apparaissent, nervures brodées, textures
cloquées, denims noirs pigmentés, denims marbrés,
piqûres cordelet... Portées par ce sentiment violent
du temps (3) qui fait la mode, les matières parlent de
nostalgie. Après lusure et cette mise en scène
dun futur absolu déjà vécu (4),
le jean se ride pour retrouver lémotion. Un phénomène
que lon constate déjà chez un créateur
comme François Girbaud et qui risque de se répercuter
très bientôt chez les jeanners traditionnels...
"Pour moi, nous dit le créateur, il ny a pas
de retour au classicisme mais plutôt un modernisme. Linnovation
pour le jean va consister à changer des fibres, les manières
de couturages. Dans les matières on va utiliser du denim
10 ou 11 1/4. On va faire du jean large avec des recherches
dans le travail de tissage : des rayures régimentales,
des variantes de chaîne et de trame. Des motifs placés,
tels des rubans incrustés, dans le but de souligner le
changement dans les coupes."
Plus loin dans lélégance
Cette évolution
du jean semble être en accord avec ce réflexe des
consommateurs à rechercher des matières moins
sportswear. Le jean du futur serait, dans cette optique, un
vêtement intermédiaire entre le style désinvolte
et le style costume-cravate. "On va vers le City look,
nous dit René Jenn (Mustang), le jean classique qui se
porte avec un blazer."
Un mouvement qui devrait
favoriser lapparition de tissus beaucoup plus nobles et
plus souples pour des formes amples. Des formes qui commencent
déjà à se modifier pour toucher de plus
en plus un public féminin. Après le jean extensible
qui collait au corps et le jean taille haute porté avec
des bretelles, de nouvelles coupes associées à
de nouvelles matières vont vraisemblablement transformer
le jean féminin.
"Après
avoir cherché à faire du jean unisexe, on revient
à des formes formes. Les mannequins sont bien enrobées
: la femme en jean nest plus sexy mais épanouie.
En plaçant des volumes à des endroits stratégiques,
on fait ressortir les hanches." (François Girbaud)
Tissus doux, formes vraies, le jean moderne saffiche.
Si celui de lété 89 semble marquer une pause,
il nous laisse également entrevoir son successeur : un
vêtement qui prend ses marques dans la rigueur, la sobriété,
le raffinement et le confort pour aller plus loin dans lélégance.
Un jean qui aurait intégré les multiples et subtiles
variations pour les redonner dans un geste authentique. Un peu
comme pour le black denim, fantaisie à lorigine,
en passe de devenir un classique.
Un temps manipulé...
De
ce voyage à travers le jean, on retire la substance daujourdhui
; les marques sur lesquelles sappuient les créateurs
pour illustrer notre présent. De ces jeans sablés
et délicatement ridés surgissent "les stigmates
de notre époque : usure et tatouages graffités"
(5).
On entre dans une période de recyclage, de récupération
où le consommateur, attiré par cette usure factice,
par ce temps manipulé, est à la recherche dune
surcharge démotion. En achetant un jean, on achète
du temps, un mythe, de la légende... tous les ingrédients
qui rassurent. Le jean habille et sécurise : sa patine,
ses reliefs et son lustrage, même artificiels, sont autant
de preuve de sa force et de son intégrité.
(1) Patrick Eudeline, Laventure punk, Sagittaire, Paris,
1977.
(2) Libération du 20 février
1985.
(3) Roland Barthes, Système de la Mode Seuil, Paris,
1967.
(4) Paul Yonnet, Jeux, modes et masses
Gallimard, Paris, 1985.
(5) Jacqueline Manesceau, La transmutation du tissu en peau,
Revue Autrement N°84 Nov. 1986.
Marie-Hélène Branciard
Boutiques de France N°767
Septembre 1988
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