Ils quittent un à un le pays...

Prétentieux, casaniers, "uniglottes", chauvins... les fromages qui puent * ont longtemps traîné cette image-boulet d’un peuple qui s’exporte aussi mal que ses produits laitiers.

Qu’à cela ne tienne ! Pour Sidney, Marilyne, Catherine ou Armelle, partis vivre et travailler à l’étranger, la situation est bien différente : au-delà des clichés, s’ouvrent des territoires de rencontre et de découverte qui valent largement tous les camemberts du monde...

Repartir à zéro !

Pour Sidney, animateur sportif, partir vivre à l’étranger fut l’occasion de se réconcilier avec "la culture".

"Je suis d’abord parti à Ténériffe, animateur au Club (1), et puis à trois reprises à Londres pendant environ un an à chaque fois. Ça m’a permis d’acquérir une culture qui me manquait. Jusqu’au bac, j’étais pas du tout dans le bain... Là-bas, j’ai découvert d’autres mentalités, j’ai appris l’anglais..."

Même soif de découverte pour Catherine, partie avec Nicolas en Amérique du Sud pendant un an (2). Rester longtemps sur place fut alors une façon de "se donner les moyens de découvrir d’autres peuples et de prendre le temps de bien connaître leur culture. C’est un besoin d’exotisme, de connaître et d’apprendre."

Mais, si cette découverte est importante, partir est aussi l’occasion de fuir la crise et le malaise français, de recommencer à vivre dans un monde où les valeurs sont différentes. "C’est sûr que l’ambiance ici est pas terrible, constate Sidney. J’avais pas envie de m’enterrer à Dijon. En plus, à Londres, c’est facile de trouver du travail. A chaque fois, je me remets en question, je repars à zéro. Je suis content de me débrouiller seul, de me prouver que je peux réussir."

Une fuite... offensive !

Chose moins évidente en France si l’on en croit Armelle : "Je travaille dans le vitrail et, lorsque je cherchais du boulot en france, les employeurs refusaient souvent de me recevoir et de regarder mon book. Depuis, j’ai travaillé au Canada et aux Etats-Unis. Ça n’a pas été évident mais, aux Etats-Unis, la mentalité est vraiment différente. On vous reçoit sans problème, parfois même sans rendez-vous et on prend le temps de regarder votre travail et d’en discuter. Maintenant, j’ai un emploi dans un atelier de vitrail à San Francisco."

A l’instar de centaines de jeunes Français, Sidney, Armelle et les autres n’hésitent pas à franchir le pas et à aller vivre la croissance là où elle se trouve. "En quête de projets, ils cherchent ainsi des moyens d’espérer, de se réaliser. (...) Ils ne prennent pas la fuite, ils changent simplement de stratégie, adoptant la philosophie du jeu de go : face à une société bloquée, ils se fixent d’autres perspectives. Leur fuite est offensive." (3)

Ces étrangers qui parlent pas comme nous !

Salaires rikikis, mal du pays, tourista... le problème numéro un reste malgré tout la langue.

Les difficultés des Français pour parler "l’étranger" sont en effet bien connues. Qu’il s’agisse d’un manque de motivation ou d’aptitudes, la plupart a en tout cas du mal à admettre que le Français ne soit pas la langue universelle.
Pierre Desproges caricature d’ailleurs très bien cet état d’esprit dans "Les étrangers sont nuls" (4) :

"Comme beaucoup d’étrangers les espagnols éprouvent quelques difficultés à communiquer entre eux, car ils ne parlent pas français, c’est pourquoi ils sont obligés de parler espagnol."

Trêve de plaisanterie, connaître au moins les bases de l’anglais ou de l’espagnol est la condition sine qua non pour trouver un job à l’étranger. Pour Maryline (5) qui vit actuellement au Mexique où elle a obtenu un visa de travail pour un an, quelques notions de la langue du pays d’accueil sont indispensables :

"Pour avoir cherché du travail au Mexique avec deux copains qui ne parlaient pas espagnol, je peux vous assurer qu’ils ont perdu deux mois sur place avant d’acquérir quelques bases."

Si on parle anglais et qu’on est blanc on est parfait pour le tourisme...

Néanmoins, deux ou trois mois suffisent pour se débrouiller. Et là, le fait de parler deux langues et d’être étranger est un atout : "En Amérique du Sud, le "Gringo" (6) est très recherché. Si on parle anglais et qu’on est blanc on est parfait pour le tourisme. Le fait qu’on soit Européen met les touristes en confiance." (Catherine)

Le Français est également recherché à Londres, mais pour d’autres raisons : "Il y a pleins de français qui sont embauchés dans les commerces du centre-ville, nous dit Sidney. Leur chaleur dans les contacts humains est très appréciée. En plus, les employeurs Anglais aiment notre exactitude... le fait qu’on respecte les horaires de travail contrairement aux Anglais...".

Ces Maudits français d’France !

Une bonne impression qui n’est pas forcément partagée par tous... Dans "Microserfs" (7), Douglas Coupland taille ainsi un costard aux employés Français de la firme Microsoft :

"Par-dessus nos flocons d’avoine, Bug et moi observions les employés étrangers - de France, ce genre de coin - en train de fumer dehors, dans le froid et la pluie. ici, seuls les étrangers fument - toujours par petits groupes tristounets. II est interdit de fumer à l’intérieur. Vous croyez qu’ils comprendraient le message ?
Nous sommes tombés d’accord : les Français sont incapables d’écrire des logiciels conviviaux. Trop grossiers pour ça. Il inventeraient une icône de maître d’hôtel, elle vous ferait attendre le fichier pendant trois quarts d’heures."

Reflet fort "sympathique" qui s’expliquerait, selon Armelle, par l’attitude des Français vis-à-vis des touristes Américains :

"La plupart des gens que je rencontre ici sont persuadés que les Français détestent les Américains. Souvent ils me demandent pourquoi les Français ne les aiment pas. ça les traumatise ! Il y en a même qui ont peur d’aller en France !"

Même impression pour Maryline qui a souffert de l’attitude des Français au Québec : "Les Québécois nous appellent "ces maudits Français"... Quand je travaillais à la réception de l’Office du Tourisme de la ville de Québec, il y avait des moments où j’aurais voulu me cacher sous le bureau, presque honteuse d’être née en France. les Nord-Américains nous perçoivent ainsi : fiers d’être Français et de parler un Français "pur", assez différent du québécois."

Des grenouilles plutôt douées pour le foot...

Pas toujours négative, l’image qu’ont les autres peuples de la France et des Français peut parfois surprendre tellement elle est caricaturale :

"En Amérique latine, nous dit Catherine, on est tous des "Gringos", blancs, Américains du nord, parlant anglais et - très important - possédant des dollars. Après, quand on explique qu’on est Français, c’est "Paris", la ville idéale avec des femmes très belles. Pour eux, la France est une région des Etats-Unis et ils nous demandaient souvent combien on avait mis de temps pour venir en bus ! D’une façon générale, ils ont une image de richesse et d’opulence. "

Avis partagé par Maryline :

"Dans les régions du Monde que j’ai découvert, l’image de notre pays était toujours la même : un pays riche où il fait bon vivre, au coeur de l’Europe. Pour une grande partie des habitants de notre planète, le vin, la mode et le parfum sont les (trois) mamelles de la France."

"Tiers monde élégant " (8) pour les Américains du nord, pays riche où pullulent les belles femmes pour les pays en voie de développement... la France et les "fromages qui puent" changent de teinte au gré des fantasmes et des rêves des terriens. Une chose est sûre cependant, les clichés ont la vie dure :

"C’est là qu’on se rend compte de l’importance des médias. A partir de maintenant, nous allons bénéficier de l’image du Français champion du Monde. Merci les Bleus !" (Maryline)

* Surnom donné aux Français dans l'émission satirique "les Guignols de l'Info".

(1) Club Méditerranée.

(2) Pays visités : Venezuela, Colombie, Equateur, pérou, Bolivie.

(3) Patrick Lemattre, prof. à HEC interviewé dans "Quitter l’Hexagone déprimé pour aller vivre la croissance ailleurs", Laetitia Van Eeckhout, Le Monde, 15 janvier 1997.

(4) "Les étrangers sont nuls", Pierre Desproges, Seuil, 1992.

(5) Après le Mali, l’Europe, le Québec et les USA, Maryline vit au Mexique.

(6) Surnom donné aux Américains du nord et par extension aux blancs qui parlent anglais et qui ont des dollars.

(7) "Microserfs", Douglas Coupland, 10/18, 1996.

(8) Isabelle Huppert lors d’une interview télévisée.

Marie-Hélène Branciard, Planète Spook N°13 - Sep. Oct. 98. Dossier "C'est parti mon kiki !"

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