Plume, plume tralala...
l'écriture vaincra !

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"J’ai commencé à écrire il y a dix ans, à cause de ce qui se passait dans mon univers familial. J’écrivais des choses que personne n’a jamais lu sur des feuilles volantes que je mettais à la poubelle. C’était pour m’extérioriser autrement… plutôt que d’en parler à quelqu’un..."


Pourquoi écrire ? Vaste question... Pour rire ou pour ne plus pleurer, par amour de l’art ou du papier, par jeu, par vocation... Au-delà des réponses plane en tout cas une image de l’écrivain qui fleure bon le XIXème siècle : l’Albatros et le poète maudit n’ont visiblement pas fini de nous hanter...

Bouteille à la mer...

Pour la plupart des jeunes écrivains amateurs que nous avons rencontrés (1), l’écriture intervient principalement comme un moyen d’évacuer un malaise.

"J’écris seulement depuis 4 mois, nous dit Yann, sur les conseils de mon psy. Je décrypte mes émotions. C’est une sorte de journal intime, si on peut dire. J’essaye de me comprendre un peu mieux. J’essaye de trouver des termes qui soient justes. Y a une période où ça me faisait vraiment du bien, ça me permettait de me vider."

Même chose pour Barbara : " J’écris quand j’ai le spleen. Je raconte mes états d’âme ; pourquoi je vais bien ou non. J’essaye de creuser un petit peu. Parfois, j’écris des lettres que je n’envoie pas, je les garde ou je les détruis. Ça me libère. Je transpose mes émotions sur le papier."

Un anxiolytique souverain...

Unique refuge quand il est difficile de se confier, l’écriture et le journal intime interviennent comme des bouteilles à la mer. Missives sans destinataire, ils sont alors "le substitut d’une communication impossible ou raréfiée. (...) Le journal intime semble fait pour soutenir (ou former) l’identité des personnes en des moments de trouble ou de flottement. " (2)

Dans un article de Télérama consacré à "La France des Amateurs" (4), il est ainsi fait référence à la découverte d’un nouveau remède contre l’anorexie et la dépression :

" Un anxiolytique souverain contre le traumatisme qui suit un enlèvement ou la disparition d’un être cher. Ce médicament s’appelle... la poésie." Mises en évidence par des chercheurs de l’université de Bristol, ces "pilules poétiques" sont à prendre sans modération...

Un défi personnel

Pour Nicolas, Jean-Marc, Fred ou Tonio, rien de tel. Pour eux, l’écriture s’apparente d’avantage à "une petite gymnastique à laquelle on prend goût", un "défoulement intellectuel", voire un "défi personnel". Qu’ils écrivent des chansons comme Nicolas, des lettres comme Jean-Marc ou des nouvelles comme Fred et Tonio, il s’agit alors d’une démarche totalement différente dans laquelle perce le désir de se surpasser.

"C’est un exercice de style, nous dit Nicolas qui écrit des chansons (et qui passe parfois 6 mois sur un texte). Ce n’est jamais un plaisir parce qu’écrire est trop difficile pour que ce soit un plaisir. Par contre, c’est un plaisir de les chanter quand elles sont finies. Sinon, c’est plus une satisfaction..." Effort, plaisir, satisfaction, cette démarche là se rapproche davantage de celle d’un écrivain. A l’inverse du journal intime qui n’est pratiquement jamais lu, ces écrits là sont destinés à l’être et surtout, à être jugés... Reste alors à s’assumer comme tel et à encaisser les éventuelles plaisanteries...

Une présomption de marginalité

"Ça fait très longtemps que j’écris, nous dit Tonio (28 ans), au moins 17 ans et pourtant ça doit faire seulement 2 ou 3 ans que j’ose en parler et dire à mes proches que je compte en vivre. Ce n'est pas facile. On peut vite se faire traiter de prétentieux... Alors que... c’est mon truc quoi. J’ai envie d’écrire des romans et je travaillerai pour y arriver et pour être lu. "

L’écrivain boit forcément comme un trou !

Pour Tonio, comme pour beaucoup d’autres, se faire admettre comme écrivain n’est pas une mince affaire. Il est vrai que l’image pèse :

"L’entrée en littérature, lorsqu’elle est justement prise au sérieux, a plutôt une dimension transgressive et définit un rôle dangereux où la gloire frôle souvent le ridicule. La réputation d’écrire est difficilement séparable d’une présomption de marginalité." (2)

Ainsi, à l’image d’un Bukowski encensé par les médias, l’écrivain digne de ce nom travaille forcément la nuit, boit forcément comme un trou et a forcément une inspiration magique qui le dispense de tout labeur ennuyeux. L’Albatros de Baudelaire plane encore qui "comprend sans effort le langage des fleurs et des choses muettes" et s’exile ainsi, tout "naturellement" au- dessus du commun des mortels...

Une Remington sinon rien !

De là, ces idées fausses sur le métier d’écrivain - car il s’agit bien souvent d’un métier - et la tendance pour certains à y jouer et à s’attacher aux cadres matériels de l’acte d’écrire sans se soucier de la dure réalité de la création.

Si l’écriture thérapie se contente de feuilles volantes (qui volent d’ailleurs souvent et rapidement jusqu’à la poubelle), pour les autres la forme est souvent importante :

"Pour ce qu’on pourrait appeler un journal, j’écrivais sur des feuilles volantes. Et là, depuis que je me suis engagé à écrire une nouvelle, je travaille sur traitement de texte uniquement. " (Fred)

Les instruments du rêve...

Autant on imagine difficilement Dashiell Hammet sans son énorme Remington et son éternelle clope à la bouche, autant l’apprenti écrivain ne s’accroche à ces instruments du rêve que pour se donner une légitimité. Il est vrai qu’un texte dactylographié fait aussi tout de suite plus sérieux... "A 16 ou 17 ans, j’écrivais des poèmes... Un jour, une copine m’a proposé de les taper à la machine. Alors là, ça a été formidable. Quand j’ai vu le texte, je me suis vraiment cru poète. J’ai rêvé d’avoir une machine à écrire." (2)

Pour Jean-Marc qui tient très régulièrement une correspondance avec des amis, la forme est également importante mais elle s’efface devant le travail d’écriture et la lisibilité :

"Une lettre, si tu veux que ça sorte de l’ordinaire, ça prend énormément de temps, deux, trois heures, même plus ! Quand tu veux être original, donner des nouvelles dans un style qui ne soit pas banal... Je balance mes idées, je fais un brouillon et je retravaille dessus. Bon, la forme... Ça arrive que nos lettres soient illustrées, c’est structuré, ordonné, ça ne part pas dans tous les sens et c’est bien écrit. Comme je recopie d’après brouillon, je fais un effort de lisibilité. Taper à la machine ce serait plus propre mais aussi plus impersonnel."

Un travail de chien

Dans "Polar mode d’emploi", un manuel d’écriture criminelle rédigé par un collectif d’écrivains américains (3), Harry Whinttington nous donne un aperçu du métier très éloigné du folklore habituel.

Selon lui, "Certains désirent devenir écrivains pour les mêmes raisons que d’autres rêvent d’être un jour pilote de ligne, hôtesse de l’air, général ou actrice hollywoodienne. Pour eux ce sont des carrières pleines de magie (...) mais n’importe quelle profession, même celles qui sont entourées d’une certaine aura, exigent quelque chose d’autre - de longues journées de travail ennuyeux, des heures sinistres de tâche routinière, à se lever tôt, à se coucher tard, à débuter au plus bas de l’échelle - avant d’arriver à quelque chose. Et les gens qui désirent la magie ne veulent pas s’embarrasser des moments les plus difficiles."

D’ailleurs, lorsque l’on demande à des apprentis écrivains s'ils utilisent des techniques particulières ou s'ils vont dans des ateliers d’écriture, les réponses sont assez significatives... Ainsi Fred, qui s’est mis depuis peu à l’écriture d’une nouvelle policière :

"Non, je n’utilise pas de techniques, ça ne m’intéresse pas les techniques. J’écris comme ça me vient, je suis mon inspiration... Pour moi, un bon écrivain c’est quelqu’un qui écrit sans réfléchir. Ça vient spontanément."

"Jusqu’ici, je n’avais fait que jouer à l’écrivain"...

Une façon de se représenter le métier finalement assez courante et qui ne peut être démentie que par l’expérience. Dans le courrier de la revue "Ecrire Aujourd’hui" (4), un lecteur raconte ainsi sa découverte des ateliers d’écriture à domicile :

"J’ai cru longtemps que posséder un style (son propre style) devait amplement suffire. Une prise de conscience s’est imposée et m’a montré que jusqu’ici je n’avais fait que "jouer à l’écrivain". J’ai élaboré le scénario d’un roman, défini les personnages en leur attribuant un passé, une situation, etc., commencé la rédaction de quelques chapitres mais, désireux d’y introduire les dialogues d’un "grand auteur de théâtre", imaginaire bien sûr, je suis tombé sur un os, n’ayant aucune expérience en ce domaine ! Votre programme représente une vraie chance pour moi, un moyen d’aller plus avant dans le métier d’écrivain."

Et oui, pas facile de se lancer dans un tel jeu sans s’en donner véritablement les moyens. C’est qu’on ne rigole pas toujours avec l’écriture. Ni avec les écrivains d’ailleurs :

"Si l’écrivain était une race de chien, ce serait une race que personne ne voudrait avoir chez soi. Quoique, parmi les écrivains contemporains, il doit bien se trouver deux ou trois caniches." (5)

Alors, pourquoi diable écrire ?...

"Parce que" aurait répondu Blaise Cendrars à une telle question... et c’est peut être la seule réponse intelligente que l’on puisse faire...

Pour le plaisir, le jeu, par habitude, pour chasser stress et ennui, parce qu'on ne peut faire autrement... l’écriture emporte chacun là où il a envie d’aller et c’est l’essentiel. Remington ou traitement de texte, réussite ou fiasco, satisfait ou remboursé... une seule chose est sûre : l’écriture vaincra !

(1) Afin de réaliser cet article, une dizaine de jeunes de 17 à 30 ans ont été interviewés sur leurs pratiques d’écriture.

(2) "Ecritures domestiques" de Jean-Pierre Albert dans "Ecritures ordinaires" : ouvrage collectif. Editions POL Centre Georges Pompidou - 1993.

(3) "Polar mode d'emploi. Manuel d'écriture criminelle". Mystery Writers of America. Editions Encrage, 1997.

(4) Ecrire Aujourd’hui, n°37.

(5) Régis Jauffret ("Seule au milieu d’elle", "Cet extrême amour", "Sur un tableau noir") - Interview dans le journal Le Jour n°63 - Juin 93.

Marie-Hélène Branciard, Planète Spook N°8 - Sep-Oct 97. Dossier "Histoires d'Ecritures".

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