| Pourquoi
écrire ? Vaste question... Pour rire ou pour ne plus pleurer,
par amour de lart ou du papier, par jeu, par vocation...
Au-delà des réponses plane en tout cas une image
de lécrivain qui fleure bon le XIXème siècle
: lAlbatros et le poète maudit nont visiblement
pas fini de nous hanter...
Bouteille
à la mer...
Pour
la plupart des jeunes écrivains amateurs que nous avons
rencontrés (1), lécriture intervient principalement
comme un moyen dévacuer un malaise.
"Jécris
seulement depuis 4 mois, nous dit Yann, sur les conseils de mon
psy. Je décrypte mes émotions. Cest une sorte
de journal intime, si on peut dire. Jessaye de me comprendre
un peu mieux. Jessaye de trouver des termes qui soient justes.
Y a une période où ça me faisait vraiment
du bien, ça me permettait de me vider."
Même
chose pour Barbara : " Jécris quand jai
le spleen. Je raconte mes états dâme ;
pourquoi je vais bien ou non. Jessaye de creuser un petit
peu. Parfois, jécris des lettres que je nenvoie
pas, je les garde ou je les détruis. Ça me libère.
Je transpose mes émotions sur le papier."
Un
anxiolytique souverain...
Unique
refuge quand il est difficile de se confier, lécriture
et le journal intime interviennent comme des bouteilles à
la mer. Missives sans destinataire, ils sont alors "le substitut
dune communication impossible ou raréfiée.
(...) Le journal intime semble fait pour soutenir (ou former)
lidentité des personnes en des moments de trouble
ou de flottement. " (2)
Dans
un article de Télérama consacré à
"La France des Amateurs" (4), il est ainsi fait référence
à la découverte dun nouveau remède
contre lanorexie et la dépression :
"
Un anxiolytique souverain contre le traumatisme qui suit un enlèvement
ou la disparition dun être cher. Ce médicament
sappelle... la poésie." Mises en évidence
par des chercheurs de luniversité de Bristol, ces
"pilules poétiques" sont à prendre sans
modération...
Un
défi personnel
Pour
Nicolas, Jean-Marc, Fred ou Tonio, rien de tel. Pour eux, lécriture
sapparente davantage à "une petite gymnastique
à laquelle on prend goût", un "défoulement
intellectuel", voire un "défi personnel".
Quils écrivent des chansons comme Nicolas, des lettres
comme Jean-Marc ou des nouvelles comme Fred et Tonio, il sagit
alors dune démarche totalement différente
dans laquelle perce le désir de se surpasser.
"Cest
un exercice de style, nous dit Nicolas qui écrit des chansons
(et qui passe parfois 6 mois sur un texte). Ce nest jamais
un plaisir parce quécrire est trop difficile pour
que ce soit un plaisir. Par contre, cest un plaisir de les
chanter quand elles sont finies. Sinon, cest plus une satisfaction..."
Effort, plaisir, satisfaction, cette démarche là
se rapproche davantage de celle dun écrivain. A linverse
du journal intime qui nest pratiquement jamais lu, ces écrits
là sont destinés à lêtre et surtout,
à être jugés... Reste alors à sassumer
comme tel et à encaisser les éventuelles plaisanteries...
Une
présomption de marginalité
"Ça
fait très longtemps que jécris, nous dit Tonio
(28 ans), au moins 17 ans et pourtant ça doit faire seulement
2 ou 3 ans que jose en parler et dire à mes proches
que je compte en vivre. Ce n'est pas facile. On peut vite se faire
traiter de prétentieux... Alors que... cest mon truc
quoi. Jai envie décrire des romans et je travaillerai
pour y arriver et pour être lu. "
Lécrivain boit forcément comme un trou !
Pour
Tonio, comme pour beaucoup dautres, se faire admettre comme
écrivain nest pas une mince affaire. Il est vrai
que limage pèse :
"Lentrée
en littérature, lorsquelle est justement prise au
sérieux, a plutôt une dimension transgressive et
définit un rôle dangereux où la gloire frôle
souvent le ridicule. La réputation décrire
est difficilement séparable dune présomption
de marginalité." (2)
Ainsi,
à limage dun Bukowski encensé par les
médias, lécrivain digne de ce nom travaille
forcément la nuit, boit forcément comme un trou
et a forcément une inspiration magique qui le dispense
de tout labeur ennuyeux. LAlbatros de Baudelaire plane encore
qui "comprend sans effort le langage des fleurs et des choses
muettes" et sexile ainsi, tout "naturellement"
au- dessus du commun des mortels...
Une
Remington sinon rien !
De
là, ces idées fausses sur le métier décrivain
- car il sagit bien souvent dun métier -
et la tendance pour certains à y jouer et à sattacher
aux cadres matériels de lacte décrire
sans se soucier de la dure réalité de la création.
Si
lécriture thérapie se contente de feuilles
volantes (qui volent dailleurs souvent et rapidement jusquà
la poubelle), pour les autres la forme est souvent importante
:
"Pour
ce quon pourrait appeler un journal, jécrivais
sur des feuilles volantes. Et là, depuis que je me suis
engagé à écrire une nouvelle, je travaille
sur traitement de texte uniquement. " (Fred)
Les instruments du rêve...
Autant
on imagine difficilement Dashiell Hammet sans son énorme
Remington et son éternelle clope à la bouche, autant
lapprenti écrivain ne saccroche à ces
instruments du rêve que pour se donner une légitimité.
Il est vrai quun texte dactylographié fait aussi
tout de suite plus sérieux... "A 16 ou 17 ans, jécrivais
des poèmes... Un jour, une copine ma proposé
de les taper à la machine. Alors là, ça a
été formidable. Quand jai vu le texte, je
me suis vraiment cru poète. Jai rêvé
davoir une machine à écrire." (2)
Pour Jean-Marc qui tient très régulièrement
une correspondance avec des amis, la forme est également
importante mais elle sefface devant le travail décriture
et la lisibilité :
"Une
lettre, si tu veux que ça sorte de lordinaire, ça
prend énormément de temps, deux, trois heures, même
plus ! Quand tu veux être original, donner des nouvelles
dans un style qui ne soit pas banal... Je balance mes idées,
je fais un brouillon et je retravaille dessus. Bon, la forme...
Ça arrive que nos lettres soient illustrées, cest
structuré, ordonné, ça ne part pas dans tous
les sens et cest bien écrit. Comme je recopie daprès
brouillon, je fais un effort de lisibilité. Taper à
la machine ce serait plus propre mais aussi plus impersonnel."
Un
travail de chien
Dans
"Polar mode demploi", un manuel décriture
criminelle rédigé par un collectif décrivains
américains (3), Harry Whinttington nous donne un aperçu
du métier très éloigné du folklore
habituel.
Selon
lui, "Certains désirent devenir écrivains pour
les mêmes raisons que dautres rêvent dêtre
un jour pilote de ligne, hôtesse de lair, général
ou actrice hollywoodienne. Pour eux ce sont des carrières
pleines de magie (...) mais nimporte quelle profession,
même celles qui sont entourées dune certaine
aura, exigent quelque chose dautre - de longues journées
de travail ennuyeux, des heures sinistres de tâche routinière,
à se lever tôt, à se coucher tard, à
débuter au plus bas de léchelle - avant darriver
à quelque chose. Et les gens qui désirent la magie
ne veulent pas sembarrasser des moments les plus difficiles."
Dailleurs,
lorsque lon demande à des apprentis écrivains
s'ils utilisent des techniques particulières ou s'ils vont
dans des ateliers décriture, les réponses
sont assez significatives... Ainsi Fred, qui sest mis depuis
peu à lécriture dune nouvelle policière
:
"Non,
je nutilise pas de techniques, ça ne mintéresse
pas les techniques. Jécris comme ça me vient,
je suis mon inspiration... Pour moi, un bon écrivain cest
quelquun qui écrit sans réfléchir.
Ça vient spontanément."
"Jusquici, je navais fait que jouer à
lécrivain"...
Une
façon de se représenter le métier finalement
assez courante et qui ne peut être démentie que par
lexpérience. Dans le courrier de la revue "Ecrire
Aujourdhui" (4), un lecteur raconte ainsi sa découverte
des ateliers décriture à domicile :
"Jai
cru longtemps que posséder un style (son propre style)
devait amplement suffire. Une prise de conscience sest imposée
et ma montré que jusquici je navais fait
que "jouer à lécrivain". Jai
élaboré le scénario dun roman, défini
les personnages en leur attribuant un passé, une situation,
etc., commencé la rédaction de quelques chapitres
mais, désireux dy introduire les dialogues dun
"grand auteur de théâtre", imaginaire bien
sûr, je suis tombé sur un os, nayant aucune
expérience en ce domaine ! Votre programme représente
une vraie chance pour moi, un moyen daller plus avant dans
le métier décrivain."
Et
oui, pas facile de se lancer dans un tel jeu sans sen donner
véritablement les moyens. Cest quon ne rigole
pas toujours avec lécriture. Ni avec les écrivains
dailleurs :
"Si
lécrivain était une race de chien, ce serait
une race que personne ne voudrait avoir chez soi. Quoique, parmi
les écrivains contemporains, il doit bien se trouver deux
ou trois caniches." (5)
Alors,
pourquoi diable écrire ?...
"Parce
que" aurait répondu Blaise Cendrars à une telle
question... et cest peut être la seule réponse
intelligente que lon puisse faire...
Pour
le plaisir, le jeu, par habitude, pour chasser stress et ennui,
parce qu'on ne peut faire autrement... lécriture
emporte chacun là où il a envie daller et
cest lessentiel. Remington ou traitement de texte,
réussite ou fiasco, satisfait ou remboursé... une
seule chose est sûre : lécriture vaincra !
(1)
Afin de réaliser cet article, une dizaine de jeunes de
17 à 30 ans ont été interviewés sur
leurs pratiques décriture.
(2)
"Ecritures domestiques" de Jean-Pierre Albert dans "Ecritures
ordinaires" : ouvrage collectif. Editions POL Centre Georges
Pompidou - 1993.
(3)
"Polar mode d'emploi. Manuel d'écriture criminelle". Mystery
Writers of America. Editions Encrage, 1997.
(4)
Ecrire Aujourdhui, n°37.
(5)
Régis Jauffret ("Seule au milieu delle",
"Cet extrême amour", "Sur un tableau noir")
- Interview dans le journal Le Jour n°63 - Juin 93.
Marie-Hélène
Branciard, Planète Spook N°8 - Sep-Oct 97. Dossier
"Histoires d'Ecritures".
Retour
aux Publications. |