FEUILLETON MUNDO 2000 :
Suite de l’épisode Biscotte l’avatar raté publié dans le magazine Planète Spook. Chroniques de Scotty B52, agent temporel exilé à Alpha Land en 2612…
Le mal de vivre
Un tempologue… Il fallait que j’emmène cette pauvre Biscotte toute déprimée chez un tempologue ! C’est Storm qui m’avait donné ce conseil. D’après lui, elle aurait tout simplement le mal… du temps. Il était plutôt bien placé pour le savoir puisque c’est lui qui avait eu la géniale idée de m’offrir cet “avatar raté”…
Que je vous explique en deux mots : les avatars ratés sont des sortes de clones bourrés de défauts que l’on peut s’offrir pour trois fois rien auprès des Pirates de l’Espace (1). Il suffit d’amener une photo de la personne que vous voulez “reproduire” et ils vous la fabriquent en deux temps, trois mouvements. Leurs fréquents voyages dans les époques disparues leur ont en effet permis de se constituer une sorte de “banque des tares” dont les humains étaient autrefois affligés. Vous vous retrouvez donc avec un sosie possédant tous les “défauts” auxquels vous avez échappé en tant qu’Alphand protégé par la médecine prédictive (2).
Cette mode des avatars, apparue depuis quelques mois, avait un succès fou : les Alphands étaient fascinés par ces êtres imparfaits, eux qui baignaient depuis toujours dans la perfection absolue. Storm, mon pote SCF (3), avait lui-même trouvé très amusant de m’offrir ce cadeau : trois fois plus grosse que moi, le nez deux fois plus long, le regard trouble, des fringues cauchemardesques… Biscotte me ressemblait cependant d’une façon étonnante ! D’abord perturbée par la présence de cette drôle de personne, j’avais fini par me faire une raison et je m’étais organisée pour que tout se passe bien avec elle…
C’est seulement au bout de trois ou quatre mois que j’avais senti les signes avant-coureurs de la dépression biscotienne. Son élocution qui s’améliorait de jour en jour avait soudainement régressé. Elle restait de longues heures à regarder les ciels formatés d’Alphaland; les couchers de soleils paradisiaques et autres azurs pétillants censés nous rendre parfaitement heureux… ça avait plutôt l’air de la déprimer et, à chaque fois, elle me rappelait ce petit extraterrestre que j’avais vu dans un film du XXème siècle et qui réclamait doucement sa maison. Bref, Biscotte me brisait le coeur et j’étais bien décidée à trouver une solution quels que soient les moyens à mettre en œuvre ! Je l’avais donc amené chez ce spécialiste venu d’ailleurs : le “tempologue”…
Le diagnostic était clair : Biscotte n’était pas un “avatar raté” comme les autres : elle n’avait pas été “fabriquée” sur Alphaland. Selon “Mister Blue” - c’est ainsi que ce fameux tempologue se faisait appeler - elle avait été kidnappée par des “Pirates” dans une époque disparue.
Mister Blue m’expliqua que Biscotte n’était pas la seule dans ce cas. La demande croissante d’avatars ou d’enfants à adopter avait provoqué des vagues de kidnapping dans le temps. La police interstellaire tentait bien de juguler ce trafic mais les ramifications étaient trop nombreuses pour qu’ils y parviennent rapidement. Il me fallait donc me débrouiller toute seule pour ramener Biscotte dans son époque et surtout pour trouver de quand elle pouvait bien venir !
Les disques, cassettes, CD et autres enregistrements ultra sophistiqués commencèrent donc à s’accumuler dans mon appartement. Mes voyages dans le temps pour Big Alpha me permettaient de compléter ma collection de tubes.
C’est pendant un voyage dans les années 70 que j’ai trouvé l’idée du millénaire : le mange disque ! Je savais que Biscotte pourrait s’en servir seule et que le principe l’amuserait. J’avais profité du voyage pour acheter une cargaison de 45 tours… Storm m’en fit fabriquer d’autres chez un éditeur SCF qui s’était spécialisé dans la fabrication et la restauration des vinyls.
Je ne m’étais pas trompée ; Biscotte adorait le principe du mange-disque. A un tel point qu’elle essaya même de l’imiter en mangeant quelques 45 tours… Mais bon, au bout de deux ou trois jours, je pu m’assurer qu’elle avait compris le principe et je la laissais à sa découverte…
J’étais bien avancée ! Je ne saurais sans doute jamais d’où pouvait venir la petite Biscotte… Mais ce n’était plus un problème, la musique lui avait redonné l’essentiel : la force et la joie de vivre, ici ou ailleurs…
Marie-Hélène Branciard – Planète Spook N°12 – Juin/Juillet 1998
Illustrations de Nicolas Pihery
